Ce nouveau tome du journal couvre les années 1992 et 1993, soit sept cents pages pour seulement deux années de la vie de Muray ! Des années qui voient l’apothéose de la Mitterrandie putrescente : référendum sur le traité de Maastricht, suicide de Bérégovoy, lancement d’Arte… Elles voient aussi l’acculturation de la France à l’american way of life, dont l’implantation d’EuroDisney fait alors augure d’effroyable symbole. Mais le pays, déjà, sécrète ses premiers anticorps comme L’Idiot international auquel Muray contribue. Lui traverse presque indemne ces sinistres années en pratiquant, comme à son habitude, l’art du dégagement aristocratique, tout en excitant à tout propos sa misanthropie native jusqu’à aggraver méthodiquement chaque symptôme de son « rejet de greffe ».
Sous son plus mauvais jour
Ultima necat est désormais pour lui une forme d’automédication : « Je n’écris plus, je produis du contrepoison ». Il est également une arme privilégiée dans la guerre permanente qu’il livre à l’époque, mais aussi aux autres qu’il tient à distance comme pour les empêcher d’altérer sa singularité. Le journal est le moyen de leur échapper mieux, sa tenue quotidienne participe et témoigne d’un art de vivre caché : « Qu’est-ce que tenir son Journal ? Multiplier les pensées clandestines, les actes négatifs, traverser la vie en fraude, tromper tout le monde ».
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S’il entre quelque complaisance romantique (donc mensongère) à se poser seul face au monde, Muray ne semble pas s’en aviser. Au fond, il n’est soucieux que d’aggraver son cas, de persévérer dans son « entreprise d’auto-démolition », de se présenter « sous [son] pire profil, sous [son] plus mauvais jour, le plus récalcitrant, le plus immoral, le plus cynique, le plus antisocial ». Hygiène morale qui lui réussit à merveille.
Le grand œuvre émerge
Dans ce quatrième tome, la relation qu’il entretient à son journal évolue : s’il fut longtemps son atelier et son refuge, il tend à devenir son œuvre principale, reléguant en marge ses projets romanesques. Constat qui soulève quelques terribles questions : l’art du roman est-il praticable à qui, aussi talentueux soit-il, est condamné, pour des raisons alimentaires, à la rédaction en série de romans de gare ? Plus tragique encore, un brillant esprit, férocement analytique, exercé à ne voir en ses contemporains que des objets de risée, peut-il créer d’authentiques personnages romanesques, c’est-à-dire des êtres dont la destinée oscille sans cesse entre grandeur et misère ? Entre mille autres qualités, ce quatrième tome impose au lecteur ces essentielles interrogations. Dans notre critique du volume précédent, nous avancions, sans risque aucun, que ce journal avait sa place aux côtés des plus grands (celui de Bloy ou des Goncourt auraient pu être cités), la réalité est autre : Ultima Necat est sans doute le grand œuvre de Muray, qui, posthume, émerge peu à peu.

Les Belles Lettres, 684 p., 35 €





