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Le journal intime est le genre littéraire le plus mensonger qui soit. Pourquoi ? Parce qu’en règle générale il est publié du vivant même de son auteur. Il devient alors un exercice de pose, pire, un instrument d’autopromotion ; et la part de sincérité n’y est plus que résiduelle. Quant au lecteur, il vient y chercher confirmation que l’écrivain reste un être ordinaire, assujetti, tout comme lui, aux plus minables servitudes de la vie quotidienne. Au narcissisme exhibitionniste de l’un répond l’indiscrétion malveillante des autres.
Ultima necat échappe à ces travers. D’abord, parce qu’il est publié de manière posthume ; il peut être ce que souhaitait son auteur : « l’art de l’inavouable ». Les mépris, dégoûts, exécrations s’y expriment donc sans retenue. Ensuite, il n’est pas la consignation maniaque des menus faits du quotidien mais participe pleinement de la création littéraire. Surtout, il est « habité » par son auteur : pour Muray, il est une forme de retraite, un espace d’où il tient le monde à distance. Ce recul lui est vital, non pour s’y reposer de ses enthousiasmes et aversions, mais, au contraire, pour les exaspérer, les pousser à leur incandescence ; pour créer, Muray a besoin constamment d’excès, d’exagération.
Or, Muray tente de se construire à l’extérieur et contre le genre humain ; il y exacerbe donc tout ce qui le distingue de ses contemporains.
Ce journal s’apparente à une forge, dont il remonterait sans cesse la température, et dans laquelle il confectionnerait les armes conceptuelles aptes à broyer les illusions de son époque ; et de temps à autre, fuserait un projectile : roman, essai, article ou conférence. Il est surtout le lieu où il consolide sa position d’écrivain. Or, Muray tente de se construire à l’extérieur et contre le genre humain ; il y exacerbe donc tout ce qui le distingue de ses contemporains. Atteindre au « désaccord parfait » est un art certes, mais aussi un travail à temps plein car la dissension, pour être littérairement féconde, exige une discipline quotidienne ; Ultima necat est l’outil privilégié de cette discipline.
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Ce troisième volume couvre les années 1989, 1990 et 1991 qui sont charnières pour Muray?: c’est à cette époque qu’il quitte l’orbite Sollers-Gallimard et Bernard-Henri Lévy-Grasset pour rejoindre Les Belles lettres et, enfin, s’émanciper définitivement de la mafia éditoriale germanopratine. Au plan historique, ces années constituent également un tournant : effondrement du communisme, triomphe des États-Unis, guerre du Golfe, débuts du « politiquement correct ». À cette époque, Muray publie deux chefs-d’oeuvre : La Gloire de Rubens, à la fois célébration du peintre et sorte d’auto-analyse sauvage, et L’Empire du Bien, pamphlet prémonitoire dans lequel il révèle les fondations du monde naissant et, déjà, entreprend de les saper.
Muray est un grand vivant : si les journaux intimes sont généralement prétextes au délayage et à d’interminables épanchements, ici tout n’est qu’excès mais aussi concentration ; même les accès de bile et les ressassements sont d’une étonnante densité.
À la lecture de ce nouveau tome, nous assistons à une mue progressive de l’écrivain : la tonalité grave et mélancolique des deux premiers se dissipe pour devenir plus allègre et violente. L’auteur, la quarantaine passée, accède enfin à la souveraineté, et semble parfois jouir d’une seconde jeunesse. Ce nouveau tome nous renseigne davantage sur cet individu singulier qu’était Muray, personnalité à la fois misanthrope et fantaisiste, pessimiste et sensuelle, parfois contradictoire, par exemple s’il déplore sa solitude, il règne dans Ultima necat un étrange climat d’autosuffisance : autrui (quand il n’est pas de sexe féminin) y est, tout au plus, toléré. Muray est un grand vivant : si les journaux intimes sont généralement prétextes au délayage et à d’interminables épanchements, ici tout n’est qu’excès mais aussi concentration ; même les accès de bile et les ressassements sont d’une étonnante densité.
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Inutile d’attendre la publication des tomes suivants pour savoir d’ores et déjà que ce journal se range aux côtés des plus grands. Muray, par l’importance qu’il lui accorde dans le processus de création, anoblit même le genre, lui fait accomplir un véritable saut qualitatif, comme, en son temps, Balzac l’avait fait pour le roman. Il est également un irremplaçable exemple de ce que peut être une existence vouée à la littérature : Muray fut un « hommeplume » investi corps et âme dans l’écriture ; ce journal en témoigne avec une force dont, depuis la Correspondance de Flaubert, on ne trouve pas d’équivalent.
Au sein de cet atelier, pendant un quart de siècle, un homme hors du commun aura ri, râlé, exulté, se sera tué à l’ouvrage.
Par sa publication, l’oeuvre de Muray connaît une véritable mutation à retardement : Ultima necat, resté longtemps caché, ne s’annexe pas à l’œuvre « officielle », il s’incorpore à elle, l’amplifie démesurément, en démultiplie les effets, non pas comme une banale chambre d’échos, mais comme un immense atelier littéraire, baroque, surchargé et monstrueux. Au sein de cet atelier, pendant un quart de siècle, un homme hors du commun aura ri, râlé, exulté, se sera tué à l’ouvrage.
François Gerfault
ULTIMA NECAT III, JOURNAL INTIME 1989-1991 Philippe Muray Les Belles Lettres 652 p. – 35 €

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