Contrairement à ce qui existe dans d’autres pays (comme les États-Unis, l’Italie, l’Espagne, la Pologne ou l’Allemagne), contrairement aussi à ce qui fut le cas en France à d’autres époques (on songe à la IIIe République, mais aussi à la brillante cohorte (en tête de laquelle Raymond Aron et Jules Monnerot) réunie au sein de Liberté de l’esprit, la revue du RPF du général de Gaulle), les « intellectuels de droite », les producteurs d’idées et de textes appartenant à cette sensibilité, semblent avoir déserté les partis politiques dits « de droite », Les Républicains ou le Rassemblement national, et jusqu’aux abords de ces derniers. Pourquoi ne sont-ils plus dans les partis ?
Sans doute parce que, depuis maintenant une soixantaine d’années, depuis les débuts de la Ve République, ce qu’il est convenu d’appeler « la droite » a très largement abandonné le combat intellectuel, fascinée sinon tétanisée par la prétendue légitimité de la gauche en la matière : c’est au point que l’appellation « intellectuel de droite » est longtemps apparue comme une sorte d’oxymore, l’intellectuel étant par définition et en quelque sorte naturellement de gauche, car comment penser à droite ?
Il n’est de bon intello que de gauche
Cette situation se traduit par le manque d’intérêt des partis de droite à l’égard des intellectuels et des questions théoriques, quand bien même prétendent-ils parfois avoir en leur sein un « groupe de réflexion » ou un « centre d’études ». À ce sujet, on peut évoquer une anecdote révélatrice, celle de la présentation publique, en février 2012, du tout premier numéro de la revue théorique de l’UMP, Le Mouvement des idées. Ce soir-là, devant les hautes autorités du parti, devant la presse et en présence des auteurs y ayant contribué, Jean-François Copé, alors secrétaire général de l’UMP, ne parvint malheureusement plus à se souvenir… du titre de la revue ! Ce qui, et c’est peut-être le plus significatif, ne gêna ni ne surprit manifestement personne. Toutes ces choses sont au fond si secondaires…
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Inversement, on note une tendance des partis politiques de droite à se débarrasser de leurs intellectuels, que ce soit par une négligence confinant au mépris, ou quasiment manu militari, lorsqu’ils prennent trop de place ou développent un discours original. L’exception qui confirme la règle est la présence chez Les Républicains du philosophe François-Xavier Bellamy, vrai penseur et incontestable homme de droite ; elle s’explique peut-être par la modestie de ses ambitions politiciennes et par une capacité indéniable à mettre ses idées dans sa poche lorsqu’elles risqueraient de créer des turbulences excessives.
Non contents d’écarter les intellectuels de droite de leurs instances dirigeantes, ces partis apprécient en revanche la présence massive à leurs côtés de penseurs de gauche, censée prouver leur goût pour le débat et le jeu des idées, mais traduisant au fond leur sujétion idéologique à leur adversaire supposé. Peu leur importe : faire appel à des intellectuels de gauche, c’est s’offrir à peu de frais une caution bourgeoise que les intellectuels de droite sont incapables de leur fournir. Il est vrai que ces derniers n’occupent pas, le plus souvent, une place dominante au sein du « pouvoir intellectuel » – dans l’université, les médias mainstream ou les grandes maisons d’édition – ayant été marginalisés par une gauche encore toute-puissante dans ces milieux.
Des petits chez soi plutôt que le mépris chez les puissants
Mais alors, où sont passés les intellectuels de droite ? Après s’être longtemps dispersés, ils semblent être parvenus depuis quelques années à se regrouper selon des modes de « sociabilité » diversifiés. Dans des revues d’abord, initialement confidentielles, puis d’un tirage et d’une visibilité accrus (Causeur, L’Incorrect, Le Nouveau Conservateur, Le Bien commun, Éléments, Politique magazine, auxquelles on peut ajouter dans une certaine mesure Valeurs actuelles ou le Figaro Vox) ; en investissant les nouveaux moyens de communication (Le Salon beige, Boulevard Voltaire, Atlantico) ; en participant à des entreprises éditoriales fédératrices (depuis le Livre noir du communisme jusqu’au Dictionnaire du conservatisme) ; en bénéficiant de l’appui d’éditeurs à l’affichage politique sans ambiguïté (comme les éditions Pierre-Guillaume de Roux ou La Nouvelle Librairie), ou encore, de l’apparition de certains think tanks, ces derniers pouvant d’ailleurs connaître des destins complexes.
C’est au point que l’appellation « intellectuel de droite » est longtemps apparue comme une sorte d’oxymore
On peut s’arrêter à ce propos sur le cas de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), créée en 2004 à l’initiative du conseiller du président Chirac, Jérôme Monod. Avec l’aide de Jean de Boishue – le futur « Monsieur Culture » de François Fillon – la Fondapol est alors conçue comme le premier véritable think tank de droite depuis la Libération, tous les autres revendiquant leur ancrage à gauche suivant une tradition qui remonte au Club Jean-Moulin (créé en 1958). Pendant cinq ans, la Fondapol va donc rassembler un nombre conséquent d’intellectuels de droite, avant d’être « récupérée » par un politiste, qui, quoique lié à l’UMP, s’est fréquemment présenté comme étant « plutôt de gauche », Dominique Reynié. En arrivant à sa tête en 2009, celui-ci supprimera la revue 2050, clairement affichée à droite, il écartera tous les intervenants « historiques » et lui choisira pour slogan un triptyque pour le moins ambigu, « libéral, progressiste et européen ».
À partir des années 2010, de nouvelles initiatives apparaissent cependant sur la droite du paysage politique, avec des groupes parfois spécialisés, parfois religieux, parfois généralistes comme l’Institut Thomas-More, l’Institut Iliade ou la Fondation du Pont-Neuf. En parallèle, certaines initiatives novatrices parviennent à faire collaborer à un même projet des intellectuels de droite et de gauche, permettant de trouver des points de convergence plus pertinents que ceux qu’autoriserait la chape de plomb des partis : on songe ici au succès rencontré par la revue Front populaire de Michel Onfray.
Enfin, sur un autre plan, on ne peut manquer d’évoquer le travail essentiel accompli par Patrick Buisson, notamment à la tête de la chaîne Histoire, ou l’impact d’une chaîne comme CNews, sur laquelle l’arrivée d’intellectuels comme Franck Ferrand ou Éric Zemmour – et bientôt de Mathieu Bock-Côté – à des heures de grande écoute contribue de façon spectaculaire à désenclaver la pensée de droite.
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Eux aussi attendent le renouveau
L’ultime question est alors de savoir où pourraient aller, demain, ces intellectuels de droite ? Certains d’entre eux n’ont sans doute nulle envie de tenter l’expérience partisane et de renoncer à une indépendance chèrement acquise. D’autres, en revanche, qui souhaiteraient peser plus directement sur le jeu politique, pourraient vouloir entrer dans de telles structures ou participer à leurs travaux, en particulier dans la perspective des prochaines élections. Mais les partis de la droite historique, des Républicains au Rassemblement national, seraient-ils susceptibles d’ouvrir leurs portes sans faire passer ces intellectuels sous les fourches caudines du politiquement correct ou les assujettir à leurs choix tactiques ? Au regard de l’expérience tant ancienne que récente, rien ne permet de l’envisager de manière plausible.
À l’inverse, on peut supposer que des mouvements nouveaux, manifestant une appétence plus visible à l’égard des choses de l’esprit, pourraient fédérer certains d’entre eux. Et leur permettre de contribuer ainsi à l’élaboration d’une offre politique renouvelée.





