[qodef_dropcaps type= »normal » color= »red » background_color= » »]l[/qodef_dropcaps]Éducation nationale a mis en place un système d’immigration parallèle et illégale. Le professeur I. – dont nous cachons l’identité pour la protéger – témoigne ici de ce qu’elle a vécu.
J’enseigne le français langue étrangère dans l’établissement secondaire d’une ville moyenne du sud. Il se trouve en France de nombreux candidats pour cela. Ceux dont je m’occupe sont pour la plupart des adolescents et de jeunes adultes que le jargon appelle des primo-arrivants, c’est-à-dire des étrangers tout juste débarqués en France où ils sont intégrés au système scolaire.
Une bonne partie arrive d’Afrique subsaharienne, les autres du Maghreb, du Proche ou du Moyen-Orient, des Balkans, parfois d’Asie mineure. Certains ont fui les guerres et les atrocités ; la plupart ne sont que des migrants économiques. Comment sont-ils arrivés là et pourquoi ? Ce sont des questions qu’il ne faut pas poser : une forme d’omerta règne parmi les professeurs et l’équipe dirigeante. Quel âge ont-ils ?
Ils ont moins de 18 ans, afin de bénéficier du statut de mineur isolé étranger et si possible moins de 17, afin que leur scolarisation soit obligatoire. À des sœurs jumelles arméniennes de 18 ans arrivées dans ma classe, le directeur avait suggéré d’en avoir 17. Ma tâche ? Les amener à un niveau de français suffisant pour qu’ils intègrent un cursus scolaire. Certains apprennent très vite, d’autres ont plus de peine, c’est à moi de m’adapter à eux.
La majorité des primo-arrivants est de sexe masculin. Dans l’une de mes classes ne se trouve qu’une seule fille à qui il aura fallu beaucoup de temps pour parvenir à parler sans craindre les moqueries et les sifflets.
Mon rôle est aussi de les préparer à vivre en France, donc de s’y acculturer pour travailler : en faire des hommes et des femmes libres, capables de ne pas dépendre entièrement de l’État social et des associations. C’est-à-dire leur donner la maîtrise de notre langue, la connaissance de notre culture, enfin celle de leurs droits et de leurs devoirs. Je leur parle d’histoire, des institutions françaises et européennes, je tente de leur inculquer quelques notions de civilité et de politesse.
Si j’insiste sur les devoirs qu’ils ont envers le pays qui les accueille, c’est qu’il me semble être pratiquement la seule à le faire. Leurs droits, il se trouve nombre d’organismes d’État et d’associations qui les leur font connaître. Mais être libre, ce n’est pas seulement avoir des droits, et en réalité ils le comprennent très bien. Quand je leur explique que s’ils peuvent bénéficier des aides de l’État (Aide Médicale d’État, Couverture Médicale Universelle…), de la scolarisation gratuite, de l’accueil en foyer, de leur prise en charge, c’est parce que ceux qui travaillent cotisent pour cela, et qu’à leur tour, ils devront y contribuer afin que le système continue de fonctionner, ils l’entendent et l’acceptent.
Tout semble fonctionner au mieux et nous formerions, grâce à notre système éducatif, de futurs citoyens français. Oui, cela pourrait être, de même qu’il faut reconnaître que la France peut s’enorgueillir d’une législation des plus humaines pour l’accueil et la prise en charge des étrangers, dans un véritable esprit de charité. Il serait faux de prétendre que l’on peut obtenir la nationalité française facilement : la loi allemande est désormais plus souple que la loi française là-dessus. La loi est juste envers les étrangers. Elle fait en sorte de les protéger, de leur laisser une chance, mais n’ouvre pas la porte aveuglément à tous.
Le problème est idéologique
Néanmoins, cette loi est souvent trahie par un certain nombre de personnes agissant au nom d’une idéologie pré- cise, au premier rang desquelles des fonctionnaires d’État. Cela commence par l’âge des primo-arrivants que l’on fixe quasi systématiquement en-dessous de 18 ans, et de préférence en-dessous de 17, ce qui rend leur scolarisation obligatoire. Dans la majorité des cas, c’est au Conseil Départemental que revient le soin de prendre en charge les mineurs isolés étrangers, ce qu’il fait par le biais de son service d’Aide Sociale à l’Enfance (ASE).
Cela se poursuit par un certain nombre d’arrangements commis par les uns et les autres, chacun ayant soin de fermer les yeux, tous communiant dans un même idéal d’accueil sans condition, ceux qui auraient à redire jugeant prudent de se taire. De petits arrangements en petits arrangements, on en arrive à épuiser le système, l’administration étant rongée par une corruption qui ne dit pas son nom. Qui en est responsable ?
Le laxisme est un sport national en France. Ainsi, je me suis aperçue peu à peu que, non content de modifier l’âge de certains élèves, on leur offrait encore parfois leurs diplômes. Il est possible de délivrer un bac professionnel sous la forme du contrôle continu. Une fois le bac obtenu, ou tout autre diplôme, les mineurs isolés étrangers peuvent bénéficier d’une prise en charge prolongée jusqu’à 21 ans par l’ASE. Ils peuvent travailler, bénéficier de certaines allocations, des Garanties Jeunes et auront plus de facilité à obtenir des papiers en règle.
Je ne reviendrai pas sur la forme scandaleuse que prend assez souvent l’AME, qui a par exemple permis à mes deux jeunes Arméniennes de se faire refaire un nez qu’elles jugeaient disgracieux, aux frais de l’État. Mais donner son bac à un élève pour ainsi dire illettré sinon analphabète, n’ayant pas même le niveau de français A1, qui est, selon la nomenclature du cadre européen commun de référence pour les langues (CECR), le niveau le plus faible, à quoi cela rime-t-il ? Ces gens que l’État français emploie et rémunère ne voient-ils pas qu’ils détruisent le système qui les emploie et qu’ils mettent des enfants en danger, sous prétexte de les aider ? La République française n’a-t-elle rien de mieux à offrir aux jeunes immigrés que les emplois les plus bas ou le chômage et les allocations ?
Comme le remarque France Terre d’Asile, on place des jeunes gens dans des cursus qu’ils ne pourront pas suivre. Pour beaucoup c’est un échec. Ceux qui y parviennent se retrouvent avec un emploi dur, plus ou moins illettrés et sans grande perspective d’ascension sociale. Est-ce vraiment ce qu’étaient venu chercher ces migrants économiques arrivés « dans l’espoir d’une vie meilleure » ?
J’inclinerai, pour ma part, à croire en un machiavélisme d’État qui, d’un côté, fait voter des lois protégeant la République, d’un autre nomme ou encourage la nomination de fonctionnaires qui n’hésitent pas à trahir la loi au nom d’une idéologie dont le service leur paraît plus honorable que celui de l’État. Lorsqu’au début de l’année, une nouvelle responsable a été nommée dans l’établissement dans lequel je travaillais, nous nous sommes tous dits qu’elle n’avait rien à faire là.
Non seulement la triche est institutionnalisée, bien qu’officieuse, mais ceux qui n’entrent pas dans ce jeu sont mis à l’écart
Sauf en vertu de raisons qui nous dépassent. « Je viens du 05, de chez les fachos », m’a-t-elle dit pour se présenter. En cours d’année, elle entre dans ma classe et me place plusieurs nouveaux arrivés. Ils n’ont absolument pas le niveau des autres élèves. Quand je lui fais part de mon impossibilité de les intégrer au groupe, elle me sermonne : « Nous ne sommes plus dans l’enseignement mais dans la survie. S’ils n’étaient pas là, ils seraient à la rue. Tu dois les accueillir dans ta classe. Peu importe comment et pourquoi. »
Je m’agace, je suis professeur de français, pas une maison d’accueil, mon travail consiste à leur enseigner la langue et la culture française pour en faire des citoyens français. « La transmission du savoir, c’est une pratique des années 50, ricane-t-elle. Ce n’est plus ce qu’on te demande. » Et de me prévenir : « Il va en arriver d’autres, de toute façon. »
Non seulement la triche est institutionnalisée, bien qu’officieuse, mais ceux qui n’entrent pas dans ce jeu sont mis à l’écart. L’une de mes collègues, professeur d’histoire-géographie en reconversion dans le FLE, qui m’avait été confiée comme stagiaire, a réclamé une inspection de mes cours pour se venger de ce que je n’étais pas entrée dans un système complexe de suivi des élèves et de cours particuliers bénévoles qu’elle avait voulu mettre en place et imposer à tous. J’en viens à me demander si elle n’a pas été mise dans ma classe pour surveiller le contenu de mes cours, au vu des reproches qu’elle m’a fait par la suite.
Pour en revenir au CECR qui permet d’évaluer le niveau de la langue d’une personne, il faut savoir qu’une entreprise requiert un niveau minimum B2 (les niveaux vont, du plus faible au plus fort, de A1àC2) pour l’embauche d’une personne étrangère. Il paraît donc évident que nous formons, avec la complicité de l’État français, sinon à son instigation, de futurs chômeurs à la pelle. Ou cette forme d’esclavage moderne que les sociétés libérales ont conçu et qui se porte très bien en Allemagne, en Grande-Bretagne, aux États-Unis.
Sortant du lycée avec un bac pro en poche, qui leur aura été indûment octroyé, tous ces jeunes immigrés se heurteront naturellement à la réalité crue du monde du travail. Mais cela, les idéologues ne veulent pas le voir. Ils prétendent accueillir toute la misère du monde et refusent de voir qu’ils la perpétuent.
C’est pourquoi je ne ferai pas ma rentrée scolaire en septembre, préférant travailler pour des entreprises privées, avec des gens qui ont évidemment un besoin moins urgent de mes services, mais dans lesquelles mon travail est respecté.





