Vous n’êtes pas démocrate ? Vous ne considérez pas le suffrage universel comme le nec plus ultra du politique ? Vous observez d’un œil mi-amusé mi-navré son grand spectacle cyclique, avec ses campagnes publicitaires, ses joutes calibrées et ses réunions purgatives, ses adversités complices soigneusement mises en scène par les médias et ces faussaires de l’opinion que sont les instituts de sondage ? Alors soyez mille fois maudit. La démocratie, c’est peut-être la dernière chose qui entretient le mirage de notre civilisation occidentale, c’est son ultime promesse, ce socle abstrait dont la tâche consiste à faire tenir encore le double fond de notre histoire, ce sol troué de chausse trappes et de mécanismes de music-hall. Si vous n’êtes pas démocrate, vous êtes un moins-que-rien, un relaps, vous serez honnis par tous au nom de cet idéal républicain, égalitaire et libertaire dont la démocratie s’arroge encore tous les bénéfices. Faire votre coming-out de non-démocrate, c’est vous assurer une vie de paria, c’est vous condamner à errer à jamais dans les catacombes de la vie politique.
Une chimère de la modernité
Et pourtant la démocratie ne va pas de soi. À la considérer aujourd’hui, du haut de notre ère technique et financiarisée, elle nous paraît même relever d’un doux songe, d’un idéal immédiatement enterré dans le charnier des pulsions jacobines, dans la glaise du Nouveau-Monde et dans ses conclaves libertariens. Non, la démocratie ne va pas de soi, car elle n’est pas un système, ni un modèle organisationnel, c’est tout au plus un mode de captation du pouvoir, une nouvelle séquence dans l’organisation de l’oppression systémique, une grande fiction déployée par le rationalisme pour nous faire passer le goût de la transcendance. Bien sûr, pour vous qui lisez L’Incorrect et fréquentez les salons en vogue du club illibéral, c’est un secret de polichinelle. La démocratie adossée au capital est probablement une chimère politique des plus toxiques et des plus totalitaires, mais elle est si intriquée à notre existence, à notre culture, à notre cognition même que vouloir s’en détacher reviendrait presque à vouloir se séparer de son système nerveux. La démocratie est partout en nous, elle tatoue chacune de nos cellules, elle précède notre parole, elle nous a donné le goût du sang.
Ce qu’il nous faut remettre en question n’est peut-être pas la démocratie comme système mais bien comme cognition, façon d’appréhender le réel
La démocratie agonistique
Pour reprendre les termes de Claude Lefort, fondateur avec Castoriadis du mouvement antistalinien Socialisme ou Barbarie, la démocratie moderne est « agonistique » par essence parce qu’elle a contribué à rendre vacant le siège du pouvoir. Symboliquement et ontologiquement, la démocratie correspond à un pouvoir vide, à un centre anesthésié vers lequel convergent dès lors toutes les forces conjuguées de l’entropie. En se séparant du schéma d’un pouvoir à la fois transcendant et incarné, la République moderne n’a fait qu’entériner sa nature profondément occulte, qui consiste à se désengager de toute réalité sociale, de toute expérience « réelle » du politique, pour s’acheminer vers la célébration ritualisée d’un pouvoir abstrait et auto-porté. « Quand tombe la tête du corps politique, du même coup, la corporéité du social se dissout. Alors se produit ce que j’oserai nommer une désincorporation des individus », dit Claude Lefort en 1994, ajoutant que cette métamorphose terminale du pouvoir est liée à « la désintrication qui s’opère entre l’instance du pouvoir, l’instance de la loi, l’instance du savoir, dès lors que s’évanouit l’identité du corps politique ».
Un pouvoir matérialiste et occulte
Ce séisme a produit un système dont l’évolution ne pourra être que viscéralement paradoxale, comme le souligne Pierre Rosanvallon : « La démocratie affiche sa vitalité comme régime au moment où elle dépérit comme forme de société ». La démocratie moderne semble fondée sur cette aporie : elle ne peut exercer son pouvoir qu’à condition de sortir presque totalement du corps social pour s’investir dans un corps politique désengagé du monde. Son ekklesia (au sens d’espace public dans lequel se commet l’exercice démocratique) est devenu le plus privé des espaces, bien plus que l’agora ou que l’oikos (sphère privée) lui-même. En résulte cette désaffection du peuple pour la chose politique, mais aussi cette tentation totalitaire qui est dans l’ADN même du pouvoir démocratique rationaliste. La démocratie moderne est un pouvoir matérialiste – donc occulte – technique – donc obscurantiste – et hermétiquement politique – donc tout à fait antisocial. Par sa mise en scène constante, qui a commencé avec les Fêtes de la Fédération et autres « dramatiques de l’unité nationale » (Ozouf), elle a remplacé le trône vacant par sa propre fiction, en délimitant un espace public totalement factice.
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Le cheval de Troie de l’ère numérique
La démocratie telle que les jacobins l’ont conçue et telle que les Américains l’ont installée portait déjà en elle les germes du numérique, bien avant l’invention des premiers ordinateurs : ce numérique, c’est le seul moyen pour elle de s’auto-concevoir comme système incapable de limiter l’ubris humaine autrement que par « l’expansion illimitée de l’entreprise rationnelle et d’une série d’institutions secondes qui incarnent et réalisent cette signification » (Castoriadis). Un régime de l’indétermination circonscrit par des mécanismes informels qui en assurent la prolifération à travers le bégaiement, l’instauration du même : la texture même de cette démocratie despotique, c’est précisément la bureaucratie, la technique, l’ultra-hiérarchisation, qui s’assurent de pouvoir constamment escamoter l’ancienne « communauté organique ». Aujourd’hui, ce qu’il nous faut remettre en question n’est peut-être même pas la démocratie comme système mais bien comme cognition, façon d’appréhender le réel.
Se libérer de la liberté
Ces éternels retours du concret que constituent les actes terroristes, les défaites cuisantes dans de lointains pays exotiques ou même le fameux « paradoxe de Bossuet » qui voit des peuples entiers se soumettre à des lois qu’ils réprouvent doivent nous enseigner une chose : la démocratie est devenue une sorte de verrou métaphysique qu’il convient de faire sauter. Quant aux oligarques, aux chefs d’entreprises et autres dirigeants du monde « réel », ils ne nous ont certes pas attendus pour faire sauter ce verrou. Il conviendrait, à cette démocratie qui demande des gages en retour de nos fameux « droits », un système qui nous récompense au contraire pour nos « devoirs ». Pour paraphraser Simone Weil, lorsqu’à la fin de la guerre elle travaillait à ce qui sera la matière de son Enracinement, il faut trouver un antidote à l’émancipation et à cette liberté individuelle enfermante qui sont devenues les armes de la démocratie pour nous asservir.






