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Traité de la vie élégante : Malotru et demi

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Publié le

3 novembre 2021

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Grâce au « Traité de la vie élégante » de Frédéric Rouvillois, les règles de la politesse et de la bienséance à la française n’auront plus aucun secret pour vous. Sujet du jour : être « malotru » .
doigt dh'onneur

– Mon cher E., il faut décidément que je tienne à vous pour vous accompagner dans ce lieu de perdition !

– Ma chère Mathilde, vous savez à quel point j’en suis heureux. Ceci dit, qualifier les magasins Olaf surgelés de lieux de perdition me paraît un tantinet excessif, même si je reconnais que, là aussi, c’était mieux avant, lorsqu’on pouvait y trouver, à côté des steaks hachés à 5 % et des brocolis bio, des pigeons, du chevreuil et du sanglier, et que les vendeuses étaient réputées très à cheval sur la politesse… Elles se répandaient littéralement en « bonjour monsieur », « merci monsieur », « au revoir monsieur » et se mettaient en quatre pour les clients, au point que je me suis demandé parfois si le fait de connaître par cœur le manuel de savoir-vivre de la Baronne Staffe ne figurait pas parmi les conditions d’embauche.

Songeant à cette époque heureuse, E. posa distraitement son sac isotherme rempli à ras bord sur le présentoir, séparé de la caisse par une vitre de plexiglas qui montait jusqu’à deux mètres de hauteur – mais sans remarquer que du même coup, il s’approchait de quelques centimètres de trop de la cliente précédente, enfreignant par là-même les sages prescriptions de Salomon – le bras droit d’Olivier Véran, pas le fils du roi David.

Le mot malotru viendrait du provençal, « mal astru », qui signifiait « né sous une mauvaise étoile », et par conséquent, malheureux

À la seconde même où il commettait le geste fatal, E. entendit une voix sèche venue on ne sait d’où, mais qui s’adressait clairement à lui : « Monsieur, faut pas coller les autres comme ça ! Reculez-vous! Et reprenez votre sac ! » De l’autre côté de la vitre en plexi, une jeune vendeuse, le visage intégralement couvert d’une visière transparente, lui lança par-dessus son masque un regard à la fois indigné et méprisant, comme un gardien de musée prenant sur le fait un garnement mal élevé en train de toucher un tableau de maître. Devinant que la voix venait du même endroit, E. obtempéra en bredouillant un chapelet d’excuses, un peu blessé tout de même de se faire rabrouer ainsi en public et en présence de Mathilde, qui le fixait d’un air éberlué. Tandis qu’il reculait à distance réglementaire en tirant à lui son énorme sac, la vendeuse, contemplant ses faux ongles noirs à motifs Halloween, s’adressa à sa collègue sans baisser la voix :

– On peut leur répéter quarante fois la même chose, ça sert à rien, ils écoutent pas, ils continuent à se rapprocher sans respecter les gestes barrières ! C’est un monde, tout de même !

Tandis que Mathilde serrait les dents et que les clients suivants, gênés, faisaient semblant de regarder ailleurs, E. sentit le rouge lui monter au front. Mais la méprisante demoiselle, d’un coup de menton négligent, lui indiqua que son tour était venu de « passer en caisse ». Après quelques secondes d’hésitation, il lança un clin d’œil à Mathilde :

– Saviez-vous, très chère, que le mot malotru viendrait du provençal, « mal astru », qui signifiait « né sous une mauvaise étoile », et par conséquent, malheureux ? J’ai appris ça l’autre jour, et j’ai été frappé par la pertinence de cette généalogie, cette liaison implicite entre le malheur et la grossièreté… Ça explique beaucoup de choses, vous ne trouvez pas ?

Sans prêter attention à ces digressions étymologiques, la jeune vendeuse passa en soupirant les achats devant sa machine avant d’annoncer, sur le même ton, le prix total des marchandises. Toujours sans honorer E. du moindre regard, elle se contenta de lui demander s’il payait par carte, visiblement soucieuse d’épargner à ses ongles peints tout contact avec l’argent liquide.

Lire aussi : Traité de la vie élégante : « C’est très français ! »

– Oh ! Mademoiselle ! Je suis vraiment confus ! J’étais persuadé de l’avoir sur moi ! Et je m’aperçois que j’ai oublié mon portefeuille ! Et que je n’ai par conséquent aucun moyen de paiement !

Le demi sourire de E. démentait le ton désolé de ses prétendues explications

– En plus, c’est ballot, j’ai touché tous mes achats à mains nues ! Moi qui ne suis pas vacciné ! Même pas la première dose ! Ah, quel dommage ! Enfin, c’est la vie, comme on dit ! Au revoir, mademoiselle ! Et bonne chance !

Laissant en plan une montagne de marchandises en voie de décongélation, la file des clients manifestement ravis de ce bon tour et la vendeuse muette de rage impuissante, E. s’inclina devant Mathilde en lui indiquant la sortie. Avant d’ouvrir la porte, il lui glissa en souriant qu’être malotru, c’est mal, mais que parfois, ça fait du bien.

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