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Léon Bloy : dans les ténèbres

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Publié le

4 novembre 2021

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Léon Bloy est mort il y a 104 ans et un jour. Retour sur le dernier texte de l’imprécateur catholique, écrit au cœur d’une apocalypse dans laquelle nous barbotons encore.
Léon Bloy

Pour s’y rendre, il faut emprunter l’infâme avenue Aristide Briand, gouttière verruqueuse qui traverse trois cités-dortoirs avachies dans leurs décombres : Montrouge et ses incubateurs familiaux sabordés par le périphérique, l’hostile Bagneux répandue en boucheries hallal et en forclusions communautaires, enfin Bourg-La-Reine, chancre lambrissé dans lequel corusquent encore quelques maisonnettes qui furent bourgeoises dans un autre millénaire. Heureusement, aucune avenue ici ne porte son nom, pas la moindre rue ni la plus petite échancrure boulevardière : Léon Bloy échappe encore aux hommages veules, les Saints comme les poux sont rarement solubles dans la boue mémorielle des cadastres.

On imagine sans peine le regard que poserait le mendiant ingrat sur l’actuelle banlieue sud : lui qui la trouvait déjà abjecte il y a plus de cent ans, il aurait sans doute le vertige aujourd’hui devant ces litières bétonnées où rien ne pousse si ce n’est la vérole d’un âge contrefait. Gargotes drosophiles où grincent des vents de viande viciée, cités hlm sans tain, maisons de retraite calfatées à coups de bétonnière, lampadaires où fleurissent ignominieusement les annonces d’épavistes et les CV de moukères, laitances sourdes et syncopes des néons qui brasillent dans la soue leur poudre d’insecte. Enfin, c’est le cimetière, coincé entre deux rangées de gingkos qui crachotent leur chlorophylle corrompue. Le gardien est un Furfur qui grasseye de pattes et de doigts contre les pierres tombales, miaulant son désarroi d’être le seul vivant dans ce jardin de macchabs. On s’avance, le soleil a des allures de glaive, il fauche la chienlit qui pousse au pied des sarcophages, il nous guide vers le tombeau du Tardigrade-Roi.

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Le voici enfin ! béni d’un Dieu qui ventriloque sa douleur dans les veines du marbre, dans les veines des morts, dans les cors aux pieds des charognes. « Léon Bloy » nous dit-on, et pis c’est tout. Léon Bloy, le taquet du siècle, la meurtrière où s’épient les ordalies d’un Occident rebooté à chaque seconde de sa captieuse maturation. La tombe de Léon Bloy, c’est encore cette bouche du soleil, tombée dans le siècle pour partager les eaux du limon, les sueurs du sang, les sarments du prurit. La Salette de Brou est effondrée comme nous au pied du mausolée, ses larmes sont devenus un pétrin, l’âme du périgourdin s’y fixe, mille fois répétée par les ruches de l’atome. Le voilà, celui qui a sonné le glas de l’éternité ! Ramassé en ses loques, plus ne rien vibre ici-bas mais son verbe résonne encore sur la harpe des cieux, térébrant, comme si la lumière qui tutoyait Dieu ne pouvait que s’avouer malfaite, proximant les centaures et Son Visage Chromé.

Bourg-la-Reine, donc, dernière demeure de l’oblat pendant que l’Europe faisait sauter ses bouchons de Champagne et d’Ardennes. Le déclenchement de la Première Guerre mondiale ne fit que conforter Léon Bloy dans sa vision eschatologique de l’histoire et dans un travail exégétique de la Bible qu’il mena depuis ses débuts en écriture – et qui le conduira à percevoir l’histoire des hommes non comme procédant des individus mais bien d’une volition divine, masquée sous le symbole et la parturition trinitaire – ce qu’il nomme la « germination de la Croix ». En 1917, alors que les holocaustes se pressent aux portes de la France et que les balles traçantes dessinent dans le ciel un brouillon d’apocalypse, Bloy prend la plume une dernière fois pour consigner ses doléances. Ce seront les Méditations d’un Solitaire en 1916, hallucinant compendium de dialectique chrétienne dans lequel Bloy entrevoit littéralement le futur de l’Europe à travers les fumées de la Grande Guerre qui, quelque part, sera la dernière. Cette méditation, qui commence par la proclamation de sa solitude, sicut nycticorax in domicilio (« comme le hibou des maisons ») sera suivie par un texte posthume, dont il voulait faire son testament, pressentant la fin de son corps et la fin des mondes – mais elles viennent toujours ensemble.

Ces derniers textes s’apparentent à autant de prières dans lesquels sa voix, qui fut volontiers furibarde et volcanique, semble s’éteindre peu à peu et prendre les contours d’une très monacale dissertation

Dans les Ténèbres prolonge de fait l’exercice méditatif bloyen et le tire vers une forme sublime qui n’est plus celle du pamphlet ni de l’exégèse, mais bien du recueillement littéraire. Ces derniers textes s’apparentent à autant de prières dans lesquels sa voix, qui fut volontiers furibarde et volcanique, semble s’éteindre peu à peu et prendre les contours d’une très monacale dissertation. Ce qui n’empêche pas l’ermite de fustiger son époque et d’interroger ses propres craintes à l’arrivée de la mort. En sera-t-il digne ? La question taraude ses chairs, organise ses réflexions. « La médiocrité me mettra sur le cœur son pied d’éléphant et je n’aurais pas même la ressource vulgaire d’espérer la mort ». Et de s’en remettre toujours à Jésus, qui lui aussi fut pris de peur quelque temps avant sa passion, mais une « peur triomphante » selon Bloy, qui a peu à voir avec la vergogneuse crainte du bourgeois, cet « usurier sentimental qui veut installer son négoce dans les cœurs ».

Dans les Ténèbres, c’est un véritable catalogue des vibrations de l’âme, de ses passions éclairées comme par le phare de la fin des temps. Céline bien avant Céline, le « pèlerin de l’absolu » s’attache à décrire la pesanteur du monde moderne, au regard de laquelle les brimades médiévales ne sont rien : « Que sont les grills ou les lanières plombées si on les compare à l’ignominie comminatoire d’une quittance de loyer ? », affirme-t-il presque sans second degré. Déjà il frappe de son courroux la « Démocratie universelle » qui tend à convaincre chacun, du moindre savetier au plus infect banquier, de sa « pénétration fatidique », déjà il entrevoit dans les charniers de la Marne le monde d’après qui prend forme, celui de l’Égalitarisme, celui d’une France des vaincus qui n’aura à opposer que ses planqués et ses plus pâles héritiers, tous vouant un culte à la « révélation démocratique », celle qui fait se tourner les regards vers le bas et non vers le haut, vers la fosse d’aisance des compassions républicaines et des intermissions vénales.

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Bloy, qui fut rappelons-le un héros de la guerre de 70, ne se prive pas également d’examiner les terribles progrès de l’armement, notamment « l’homicide canon, infatigable et piaculaire tuant les hommes à distance, qui met à néant les plus nobles emportements du courage humain ». La Grande Guerre, il la voit enfin non comme une histoire des hommes mais comme celles des armes elles-mêmes, comme celles de techniques enchâssées et co-embrasées dans le feu servile des Démocraties.

Mais au-delà de son prêche coutumier contre l’immonde moderne, Bloy se permet toutes les spéculations théologiques, un lent mûrissement de ses intuitions premières et qui trouve ici son apogée poétique. Qu’il sonde « le cœur de l’abîme », cette vertébration même de la divinité à travers les âges, ou qu’il interroge la notion de miracle – un rétablissement furtif de la Vérité dans un monde dominé par les apparences et le frou-frou luciférien des simulacres –, son Verbe se dépouille enfin, prend la forme d’un sermon houleux épris de prophétisme. Ici, il semble lire dans la trame du passé et dans la Bible – cet autre abîme – les conditions d’existence de notre présent et de notre futur, en cela il est ce que Rabelais nommait un « hypophète », un voyant dont l’entendement se tourne vers l’ancien. Avec une clairvoyance de théologien doublée d’une glose d’aède, Bloy interroge les origines de la Foi chrétienne, scrute sa propre Foi et amende plusieurs siècles d’exégèse biblique par une redoutable mise en situation. La douleur, ainsi, cette douleur dont il fustige que notre modernité la congédiât, cette douleur il la convoite, comme l’unique nécessité, seul passage possible vers la Rédemption. Arguant par là-même que l’unique mystère de Dieu, c’est justement cette liberté qu’il nous donne, une liberté dont nous devrions tirer toute la douleur possible et imaginable, la douleur née de la simple possibilité que nous pouvons crucifier son fils.

« La liberté, ce don prodigieux, incompréhensible, inqualifiable, par lequel il nous est donné de vaincre le Père, le Fils et le Saint-Esprit, de tuer le Verbe incarné, de poignarder sept fois l’Immaculée Conception, d’agiter d’un seul mot tous les esprits créés dans les cieux et dans les enfers, de retenir la Volonté, la Justice, la Miséricorde, la Pitié de Dieu sur Ses Lèvres et de les empêcher de descendre sur sa création ; cette ineffable liberté n’est rien que ceci : le respect que Dieu a pour nous. »

Dont acte.

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