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Wokisme et mécanique révolutionnaire

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Publié le

12 novembre 2021

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La révolution dévore ses enfants, certes. Hélas, adultérine, elle en enfante chaque fois de nouveaux qui repousseront plus loin encore les limites de la contradiction.
woke

Début octobre, Christine and the Queens, devenu·e Chris en 2018, mais de son vrai nom Héloïse Letissier, provoque un tollé sur les réseaux sociaux après avoir indiqué sous sa photo Twitter vouloir être appelé·e Rahim. Objectif de l’opération: défendre la minorité opprimée arabo-musulmane. Pourtant « pansexuelle » et « non- binaire », au look androgyne et ayant pour pronom « iel », compagnon·ne de longue date de la cause « 2SLGBTQQIA+ » (dixit Justin Trudeau) et donc non-soupçonnable de quelconque oppression, Héloïse-Christine-Chris-Rahim est vilipendé·e sur les réseaux sociaux par la fine fleur des progressistes qui l’accuse de « transracialisme » (revendiquer une identité raciale différente de son origine ethnique de naissance) et d’« appropriation culturelle » (utilisation des éléments d’une culture par les membres d’une autre culture). Dieu soit loué, « iel » trouve vite la parade à ce « shitstorm » en se renommant « Sam le pompier », puis « . ». Juste « point ».

Le wokisme n’est en vérité qu’un sac de nœuds qui échoue à la condition première de tout système philosophique : le principe de non-contradiction

« Toute dégradation individuelle ou nationale est sur-le-champ annoncée par une dégradation rigoureusement proportionnelle dans le langage », remarquait Joseph de Maistre dans Les Soirées de Saint-Pétersbourg. Et de fait, le paragraphe qui précède suffit à indiquer le degré de folie et de décadence qui nous frappe.

Il y aurait pourtant beaucoup à dire sur le fond: d’abord que la gauche radicale avalise parfaitement le propos zemmourien sur l’identité culturelle du prénom (et ajoute l’ethnie) ; ensuite qu’ils refusent à un blanc cette « appropriation culturelle » que les racisés pratiquent en permanence, car Rokhaya Diallo s’habille semble-t-il à l’occidentale et l’actrice Halle Bailey jouera La Petite Sirène d’Andersen. Christine a surtout mis le doigt sur un point de tension fondamental : les wokes prônent l’identité multiple, fluide, indéterminée – l’identité qui ne peut donc être identifiée – en matière de sexe, de genre et d’orientation sexuelle, mais ne l’acceptent plus lorsqu’il s’agit des problématiques ethno-culturelles. Au nom même de la lutte contre les discriminations, Christine a donc péché par excès de fluidité car il serait trop facile pour le blanc d’échapper à sa responsabilité de raciste historique s’il lui suffisait de se déclarer « racisé de cœur » : les wokes y perdraient leur aliment eschatologique. La théoricienne de la « fragilité blanche » Robin DiAngelo le dit elle-même : en tant que blanche, elle ne cessera, malgré sa bonne volonté et ses rééducations successives, d’être coupable. Problème pourtant, certains wokes revendiquent le transracialisme car, et l’argument paraît sensé, pourquoi pardi se plier à l’assignation raciale après s’être émancipé des autres carcans naturels ? Le wokisme n’est en vérité qu’un sac de nœuds qui échoue à la condition première de tout système philosophique : le principe de non-contradiction.

La Révolution dévore ses enfants

Mais l’enseignement principal est ailleurs : le wokisme est un mouvement proprement révolutionnaire, et c’est précisément en raison de cette nature révolutionnaire qu’il s’anéantira de son propre chef. Écoutons encore Maistre, et son analyse du « char révolutionnaire » dans les Considérations sur la France : « Ce ne sont point les hommes qui mènent la Révolution, c’est la Révolution qui emploie les hommes. On dit fort bien quand on dit qu’elle va toute seule ». En tant que mouvement – certes intellectuel plus que politique, jusqu’à maintenant – le wokisme roule, et se fout bien des agents qui tractent. « Les scélérats qui paraissent conduire la Révolution n’y entrent que comme de simples instruments, et dès qu’ils ont la prévention de la dominer, ils tombent ignoblement ». Qui aurait la prétention d’en prendre les commandes pour en dévier la trajectoire naturelle finira écrasé car révolutionnaire, le wokisme est nécessairement sinistrogyre, pour reprendre le mot d’Albert Thibaudet. Fondé sur une quête chimérique de pureté, le mouvement devient plus sectaire à mesure qu’il gagne en âge, que donc ses troupes sont « éduquées ». Sa pointe avancée ne tolèrera plus la mollesse – cette pure inconséquence – qui retarde l’avènement de la parousie idéelle. Prime donc la radicalité, qui doit nous faire méditer cette sentence maistrienne : « Les grands coupables de la Révolution ne pouvaient tomber que sous les coups de leurs complices ».

Lire aussi : De Robespierre aux wokes : une histoire monstrueuse de l’utopie

Plus encore que continuateurs du premier antiracisme, les wokes en seront les bourreaux, au pied de la lettre. Déjà font-ils régner la terreur sur les campus, où la pression sociale est pour beaucoup dans la disciplinarisation woke des esprits; bientôt transformeront-ils la gauche occidentale en un gigantesque charnier. Pour preuve, le dernier essai de Robin DiAngelo : Comment les progressistes blancs perpétuent le racisme. Et de fait, voyez comme la vieille gauche républicaine – celle de Polony, d’Enthoven, de Fourest – qui vivote comme elle peut avec la piteuse théorie de la « tenaille identitaire », se voit renvoyer les quolibets – bourgeois, raciste, fasciste – qu’elle crachait jadis au visage de la droite. Voyez surtout comme les wokes se scrutent sur les réseaux sociaux, et vilipendent le moindre faux pas, Christine n’étant que le dernier d’une longue liste d’exemples. Gare donc à celui qui n’accepterait que trop partiellement la déconstruction, la génuflexion, la flagellation.

Le risque d’un effet de déplacement idéologique

D’où un dernier enseignement, sauf si les wokes réussissent à arrêter la révolution par réalisme : politiquement, la droite devrait à terme l’emporter parce que plus soucieuse de la complexité du réel, elle est dans les faits plus inclusive et tolérante que son adversaire, qui lui n’envisage ses opposants qu’en vue de leur complète destruction, condition sine qua non de la victoire totale ; condition impossible à remplir puisque le mouvement se perfectionne à proportion qu’il purge ses troupes des hérétiques, grossissant par-là les rangs de ses adversaires. Gageons donc que des féministes rejoindront nos rangs pour se défendre de la concurrence des transsexuels (dans le sport par exemple) ou de la menace physique des transgenres (dans une prison britannique, un homme se sentant femme incarcéré avec des femmes a agressé sexuellement ses codétenues). De même, les transsexuels seront taxés de réactionnaires car trop attachés à la binarité homme/femme.

Toute dynamique révolutionnaire opère un effet de déplacement idéologique très brutal : la fenêtre d’Overton qui délimite le champ du dicible politique se déplace, et avec elle son point d’équilibre glisse vers la gauche

Cette victoire politique ne présage pourtant pas d’une victoire idéologique, car il faut craindre un « effet de déplacement » tel que décrit par les économistes Peacock et Wiseman en matière de dépenses publiques. Au cours de l’histoire nous apprennent-ils, chaque crise ou guerre génère une hausse conséquente des dépenses publiques sur laquelle on ne revient plus ensuite à cause d’un effet de cliquet. De même, toute dynamique révolutionnaire opère un effet de déplacement idéologique très brutal : la fenêtre d’Overton qui délimite le champ du dicible politique se déplace, et avec elle son point d’équilibre glisse vers la gauche. La droite est alors tentée de répondre avec les armes de ses anciens adversaires pour agglomérer un maximum de partisans. La France de la Restauration composa avec la Charte ; de sa lutte contre le communisme, la droite revient à peine de la compromission libérale ; les conservateurs contemporains répondent aux wokes avec le discours traditionnel de gauche et sa sacrosainte trilogie individualisme, rationalisme et universalisme. C’est cet écueil qu’il nous faut à tout prix éviter au seul profit de la vérité, pour pouvoir demain se défaire des derniers résidus de discriminations positives et de théorie du genre.

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