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De Robespierre aux wokes : une histoire monstrueuse de l’utopie

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10 novembre 2021

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Ils ne sont pas neufs, contrairement à ce qu’ils imaginent : les wokes de notre temps renouvellent seulement le cauchemar totalitaire né de la Révolution française, gommer le passé, donc l’histoire, donc l’homme.
louisxvi

Ce qui caractérise l’utopie, ce n’est pas seulement la finalité qu’elle se propose – établir sur terre ce que ses partisans considèrent comme le paradis – ce sont aussi les moyens qu’elle se propose d’utiliser pour y parvenir : éradiquer les obstacles, aplanir le terrain, éliminer les ennemis, et pour cela, liquider jusqu’au souvenir du passé où ces derniers occupaient une position dominante. L’utopie, quand ça l’arrange, n’hésite pas à pousser jusqu’au génocide : en revanche, elle ne peut jamais s’épargner le mémoricide. Dans la plénitude sans faille qu’elle prétend mettre en place, le passé, étant intrinsèquement mauvais, ne saurait subsister, même à l’état de traces, de résidu, même comme témoignage éducatif des horreurs anciennes ou comme encouragement à continuer le combat. La table rase est de rigueur : l’avenir radieux sera absolument pur, ou il ne sera pas. À cet égard, le « manichéisme total », qui selon Chantal Delsol caractérise les wokes (La Fin de la chrétienté, Éd. du Cerf), ne se distingue pas de celui des Jacobins de 1793 ou des gardes rouges de la Révolution culturelle chinoise. C’est pourquoi on peut, en observant les pratiques de ces ancêtres – car il s’agit bien de cela, d’ancêtres, et non de simples prédécesseurs – tenter d’éclairer les logiques du woke : ce qu’il fait, et ce qu’il ferait, si nul ne lui barre la route.

La table rase est de rigueur : l’avenir radieux sera absolument pur, ou il ne sera pas

« Le woke, écrit encore Chantal Delsol, ne laisse d’espoir qu’à la violence » : contre les hommes, mais aussi et d’abord contre les mots, contre les noms et les choses qui font de ces hommes une communauté en les rattachant à un passé, en les enracinant dans une expérience, une culture et une identité. Sous l’Antiquité, la « damnatio memoriæ » consistait à effacer méticuleusement toutes les traces d’un chef disparu, consul, roi, empereur ou pharaon, voire celles d’une cité, d’un peuple ou d’une civilisation, comme Rome le fit avec Carthage. Le feu et le sel, afin que plus rien ne puisse jamais pousser : l’objectif étant d’éteindre, non point une menace disparue, mais jusqu’au souvenir de son existence et des humiliations subies par ceux qui sont désormais au pouvoir. Mais ce qui à l’époque reste une procédure hors du commun devient, dans les utopies en actes qui fleurissent à partir de la Grande révolution, un moyen ordinaire, un indispensable préliminaire : il faut, note Jean Servier, « une terre vierge pour y édifier la Jérusalem purifiée » (Histoire de l’Utopie, Gallimard, 1967).

Sous la Révolution, le 20 juin 1790, en préparation de la Fête de la Fédération, l’Assemblée nationale adopte ainsi un décret qui va mettre le feu aux poudres, et justifier les premiers déferlements de vandalisme : « Il importe à la gloire de la nation de ne laisser subsister aucun monument qui rappelle les idées d’esclavage ». Certains s’en donnent à cœur joie, mais c’est surtout après les émeutes du 10 août 1792 que la machine infernale se met en marche, un décret, adopté à peine quatre jours plus tard, le 14 août, exigeant la destruction immédiate des monuments, « de quelque nature qu’ils soient » susceptibles de rappeler la féodalité. « Les principes sacrés de la Liberté et de l’Égalité ne permettent point de laisser plus longtemps sous les yeux du peuple français les monuments élevés à l’orgueil, au préjugé et à la tyrannie » : autrement dit, à ce qui rappelle l’Ancien régime et « les quatorze siècles d’esclavage ». Onze mois plus tard, en juillet 1793, un nouveau décret invite la municipalité de Paris à anéantir « les objets sculptés ou peints sur les monuments publics soit civils, soit religieux, qui présenteraient les attributs de la royauté ». Du moins, ceux qui auraient miraculeusement échappé aux marteaux et aux ciseaux des Sans-Culottes, dont les actes de destruction sont applaudis comme vertueux, héroïques et républicains.

Lire aussi : La petite cuisine des « woke »

Certains exigent que l’on rase le château de Versailles, comme on vient de détruire les toits et la flèche de la Sainte-Chapelle. Même motif, même punition : après la révolution d’Octobre, le pouvoir soviétique transformera le couvent Novodienitchi à Leningrad en musée de l’émancipation de la femme, installera le musée de l’athéisme dans les locaux désaffectés de la cathédrale Notre-Dame de Kazan, et dynamitera la cathédrale du Saint-Sauveur à Moscou. Gouverner les mémoires : en 1798, sous le Directoire, un député, Maugenest, déclare qu’il espère que « la génération qui va nous succéder » aura la chance d’« ignorer que la France fut gouvernée par des rois ». D’où, la nécessité de terminer la purge, l’épuration générale, au nom, comme toujours, de la morale (ou de la quasi-religion) nouvelle. Laver, laver encore, racler ce qui reste. Jusqu’où ? Jusqu’au bout… C’est aussi dans ce but que les révolutionnaires établissent le fameux « calendrier républicain » – afin de « faire oublier », jusque dans la vie quotidienne, « les superstitions antiques » et les valeurs exécrées, les fêtes, les rites, les usages et les noms maudits : on peut alors être emprisonné et jugé pour avoir souhaité une bonne nouvelle année le 1er janvier – un mois, et un jour, qui n’existent pas. Qui ne doivent plus exister. Qui n’ont jamais existé !

Et c’est ainsi que les wokes rêvent de brûler en bloc les aventures de Tintin et Milou avant de s’attaquer au reste, soit 99 % de la production culturelle antérieure au XXIe siècle. Et qu’ils exigeront inévitablement un jour que, comme cela arrivera bientôt à l’agent secret 007, Dieu le Père, ultime symbole du paternalisme blanc, soit remplacé par une femme de couleur, ou mieux encore, par un métis transgenre. Remplacement accompagné de la destruction complète de tout ce qui pourrait faire croire qu’on a pu le concevoir autrement. Les wokes, observe encore Chantal Delsol, « affirment une culpabilité sans pardon ». Rien ni personne ne sera épargné. Au même titre que les grands systèmes totalitaires du XXe siècle, les wokes sont les enfants de l’utopie, manifestant une même certitude que l’humanité accèdera à la perfection, et construira son éden en éliminant le mal. La différence entre eux vient de ce que, dans les totalitarismes classiques, l’abolition du passé ne se réalisait qu’après la prise du pouvoir par les nouveaux maîtres. Après, et non pas avant, comme il semble que ce soit le cas avec l’idéologie woke.

À moins bien sûr que cette dernière ait remporté la victoire sans que l’on s’en soit aperçu. Et qu’elle ait d’ores et déjà enclenché le mouvement général de destruction de nos libertés, de notre art de vivre et de la beauté du monde.

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