Pour échapper à la vulgarité du monde, Jean des Esseintes compose des parfums subtils. Le personnage de Huysmans est un dandy antimoderne, et dans À rebours, il s’agit bien d’une lutte : la lutte contre une pensée qui aplatit tout au nom du progrès aussi inéluctable que désastreux. Des Esseintes est un résistant réactionnaire et l’odeur de frangipane qu’il combat chez lui à coups de vaporisateur est l’odeur de l’indifférenciation, l’exhalaison d’un monde industriel et aseptisé.
Un siècle plus tard, nous autres modernes devons affronter le monde digital, tout aussi liquide et aseptisé. Derrière nos écrans, nous manipulons des symboles, les fesses scellées à nos chaises. Nos corps ne se déplacent plus, nos mains ne produisent plus rien. Le calcul a pris le pas sur les sens. Sentir l’odeur de la terre, des plantes et des fleurs est devenue une expérience relevant du cabinet de curiosités. Mais comme des Esseintes, ils sont nombreux aujourd’hui à vouloir reprendre le contrôle de leurs existences. Dans son livre Les Défricheurs, Éric Dupin décrit les nouveaux modes de vie de ces Gaulois réfractaires. Lassés des « bullshit jobs » (les métiers à la con qui ne produisent rien de concret), ils se tournent vers les métiers manuels.
L’odeur de la terre, des plantes et des fleurs est devenue une expérience relevant du cabinet de curiosités
En 2018, Julie Manzoli reçoit comme cadeau un kit de fabrication de bougies : « Je travaillais comme opticienne mais j’étais très attirée par l’artisanat. Je voulais pratiquer une activité manuelle et créative ». Julie plaque tout pour créer sa marque : Iokko. Rien de japonais, il s’agit du nom de son chat !
Les débuts en 2019 sont modestes : Julie travaille seule dans son atelier de Choisy-le-Roy. Au bout d’un an, les bougies Iokko sont distribuées par les Galeries Lafayette et par Nature et Découvertes. Depuis Julie Manzoli dirige une équipe de quatre personnes et crée des partenariats avec des artistes. Trois illustratrices (Blandine Pannequin, Émilie de Castro, Estelle Brocard) ont décoré le contenant de bougies en série limitée. « Ces bougies sont conçues pour des événements particuliers comme la Saint-Valentin ou la fête des mères, explique Julie Manzoli. Les illustrations renforcent la démarche manuelle et artistique ». Outre son activité d’artisan cirier, Julie Manzoli organise aussi des ateliers pour les particuliers : « Il y a dans la société aujourd’hui un puissant désir d’autonomie. L’idée de faire ses propres produits avec des ingrédients de qualité séduit le public ».
Cécile Cohen est un autre exemple de « défricheuse ». Passionnée par les plantes et l’herboristerie, elle crée en 2016 sa marque d’infusions biologiques GreenMa. Pour Cécile Cohen, il faut découvrir les véritables saveurs au travers de thés 100 % naturels. En 2017, GreenMa étend son concept au secteur du bien-être et lance ses premières bougies parfumées. La démarche de GreenMa tend vers le zéro déchet : les packagings sont durables (le plastique est proscrit), les étiquettes en noir et blanc sont conçues en papier FSC (fibres recyclées).
L’écologie est le credo de GreenMa. « Il n’existe aucune obligation légale forçant les producteurs à donner la composition de leurs bougies, indique Cécile Cohen. Certains n’hésitent pas à écrire cire végétale sur leurs packagings alors qu’il s’agit d’huile de palme. Nous sommes au contraire très transparents sur nos compositions. Nous utilisons de la cire de colza produite par des exploitants locaux. Cire qui est mélangée aux huiles essentielles biologiques. Nous excluons tous les parfums de synthèse ».
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Cette préoccupation pour l’environnement va de pair avec le patriotisme économique. Les bougies haut de gamme revendiquent le made in France. Produire et consommer localement est la meilleure façon de défendre l’environnement.
Anatole Rozan, Jean Walrave et Stanislas Ancely sont des entrepreneurs de 25 ans. Leur mission : défendre l’artisanat français. En 2020, ils créent la plateforme commerciale Les Échoppes qui réunit les meilleurs artisans du textile, de l’épicerie et du bien-être.
Parmi les fabricants présents sur le site, on trouve les bougies Marsault. Issus du milieu viticole champenois, Marceau et Marie Bardout (frère et sœur) décident de recycler les bouteilles de champagne. Ces dernières sont découpées, le cul servant de contenant à la cire végétale. Chez Marsault, tous les matériaux utilisés pour fabriquer les bougies sont responsables : la cire de colza n’est pas testée sur les animaux et les mèches sont en bois d’érable non traité.
Depuis la crise sanitaire, le made in France a le vent en poupe. Désormais, il incarne davantage la consommation locale que le nationalisme. Ses perspectives de développement sont excellentes car le marché de l’odorat est porteur. En France, 25 % des ménages allument au moins une bougie tous les jours et 80 % des consommateurs sont des femmes. Pour répondre à cette demande féminine, Mathilde Hiblot a conçu la marque Bonjour Mademoiselle en 2018. Cette jeune entrepreneuse installée à Vannes est issue d’une famille d’artisans ciriers. « Je voulais créer un produit qui soit connecté aux humeurs changeantes de la journée, raconte Mathilde Hiblot. On accueille une émotion avec un parfum particulier ». Les Bougies de Bonjour Mademoiselle se prénomment « Gourmande » (cire naturelle à base de noix de coco et noyau d’abricot), « Zen » ou « Romantique ».
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À cette féminisation des produits répond la tendance inverse. Le site Terre de France, dirigé par Paul Farnet propose une bougie à la cire d’abeille équipée d’un bougeoir. « Je voulais me démarquer des multiples bougies en pot de verre. Je suis allé voir Éric Haehne, un forgeron dans la Somme afin qu’il crée un bougeoir de type médiéval ». L’univers du Moyen Âge et son imaginaire viril sont évidemment populaires auprès des jeunes hommes.
La bougie distribuée par Terre de France est produite par le monastère de bois Salair dans le département de la Mayenne. Elle est constituée de cire d’abeille dont la diffusion donne une odeur de miel.
Le confinement a éveillé les consciences. Il est temps de vivre une expérience à taille humaine. C’est-à-dire originale et personnelle. Il est temps de se relever et de sentir l’humus d’une forêt ou l’essence des roses. Faire confiance à l’instinct pour braver l’arrogance de la pensée qui calcule. Tel Proust dans son Contre Saint-Beuve : « Chaque jour j’attache moins de prix à l’intelligence ».






