On admire depuis longtemps l’expertise de Pierre-André Taguieff en matière de tératologie, comment il scrute à longueur d’ouvrage l’abîme qui engloutit la raison humaine ; aussi on lui sait gré d’avoir signalé les liens qui unissent wokisme et complotisme, ces deux déraisons qui se partagent l’espace politique, certes de façon encore minoritaire, mais, les marges ayant vocation à définir l’ensemble du tableau qu’elles circonscrivent, qui infusent tranquillement et vicieusement une vision du monde moins étrécie que celles des fanatiques du complot ou de la théorie du genre. Ainsi, pour qui tend l’oreille, le wokisme ne se résume plus à une théorie pure mais commence, malgré une forte réprobation, à s’impatroniser dans nos vies tandis qu’à droite – mais pas seulement – il est de bon ton de flatter l’engeance conspirationniste sous prétexte de feindre une interrogation légitime – à quoi on reconnait le conspi qui s’exprime toujours de la sorte, actant et arguant parfois de la disqualification du terme pour le reprendre à son compte et développer des théories plus ou moins conspirationnistes: « Je ne suis pas complotiste, mais… ».
S’ils sont situés à des endroits différents et que leurs manifestations ne s’équivalent pas, le wokisme infectant les sphères intellectuelles d’abord tandis que le complotisme déferle sur des milieux populaires exposés à des informations dont la cohérence immédiate peut s’avérer insaisissable pour qui ne s’y consacre pas, le wokisme entendant transformer le peuple, tandis que les complotistes s’acharnent à agonir des élites qu’ils ont décrétées absolument étrangères à eux, lors qu’elles leur ressemblent étrangement quand on y regarde de plus près; tous deux feignent d’être des raisonnements, des remises en question fondées et légitimes. Ils ne s’envisagent pas comme instinctifs ou pulsionnels, mais au contraire scientifiques dans le cas du wokisme, et cartésiens chez les conspi. Les premiers avancent à grand renfort d’études sociologiques, de littérature emmagasinée, en ignorant le caractère auto-référentiel de celles-ci, les seconds prétendent remettre en cause les dogmes officiels et pour cela utiliser un doute iconoclaste, alors qu’ils sombrent en réalité dans le doute hyperbolique dénoncé justement par Descartes et qu’ils refusent obstinément toute méthode susceptible d’asseoir une connaissance qui ne soit pas seulement le masque de leurs émotions plus ou moins confuses et trompeuses, comme Descartes le savait.
Tous feignent d’être des raisonnements, des remises en question fondées et légitimes
À chaque délire son principe
En réalité, comme le signalent Lindsay et Pluckrose dans Le Triomphe des impostures intellectuelles à propos des critical justice, pour les nommer ainsi que les wokes se nomment eux-mêmes, la raison et les procédures qui lui sont affiliées, l’exigence de cohérence ainsi que la prudence épistémologique, sans même parler de la probité élémentaire qui consiste à reconnaître quand cela a lieu d’être son inconséquence en tel domaine et ses erreurs, n’existent qu’à titre d’affiche dans les deux formes de déraisons qui nous occupent, car elles sont principalement pulsionnelles, vindicatives, et mélangent allègrement en guise de raisonnement émotions et pseudo[1]intuition, narration satisfaisante par sa cohérence désincarnée, observations personnelles et généralisées à dessein au mépris de tout ce qui pourrait encrasser la mécanique parfaite de leur idéologie délirante. Dès lors, jamais un complotiste ne remettra en cause le principe même autour duquel s’articule son ersatz de pensée : « On nous ment ! » Quelques-uns seulement ont cependant le privilège d’être des menteurs impénitents : les juifs, le gouvernement, les médecins vendus à Big Pharma, les reptiliens qui, en plus, se dissimulent sous une apparence humaine, les Francs-Maçons, et ceux qui censément les croient ne sont que les idiots utiles de la vaste conspiration mondiale visant à faire accroire que l’Ivermectine ne marche pas – sauf pour la gale.
Que Raoult ait raconté à peu près n’importe quoi en braquant la sécurité sociale à hauteur de quelques millions au bénéfice de son institution de tutelle, que Philippot inonde son twitter d’articles disant l’inverse des propos qu’il tient, parce qu’il sait pour enfumer son public qu’il suffit de lui vendre la came qu’il réclame et que celui-ci se contente de lire les titres putassiers mis en avant par le patron des Patriotes, tout cela n’empêchera pas les complotistes du virus de partager les vidéos de Raoult sur les réseaux ou d’aller manifester contre le « pass de la honte » dans le cortège de l’ancien élu du Front National. Suggérez que l’esclavage ne soit pas le seul fait des blancs, que les oppressions se constituent un peu partout, y compris chez les « oppressés », et, par extravagance, que l’oppression ne figure pas l’alpha et l’omega de la politique ni de l’histoire humaine, en quoi il n’est pas nécessaire de s’en libérer perpétuellement, ni de la débusquer partout quitte à l’inventer pour faire rentrer sa théorie circulaire dans le carré de la réalité, et vous voici soudain sommé de vous définir tel que vous êtes pour les wokes, parce qu’ils ne vous octroieront pas le loisir de vous définir autrement: un oppresseur, un mâle blanc dominateur et fragile. Finie la flexibilité, les identités mouvantes, l’homme blanc est blanc et homme pour toujours; de la même façon que les élites aux desseins secrets manipulant les masses sont à jamais en surplomb du peuple qu’elles esclavagisent, le mensonge figurant l’attribut de leur hyperpuissance, ce qui en passant nous en dit long sur le fantasme inavoué de ceux qui les conspuent, puisque ses deux seules catégories, les élites et l’homme blanc sont dotés d’une réalité que l’on ne questionnera jamais, qui ne souffrira aucune nuance ni la moindre subtilité, et qu’il faut abattre pour cela. Ainsi, un principe axial, un dogme structure la non-pensée des wokes et des conspis moins iconoclastes en fin de compte qu’ils aimeraient nous le faire croire.
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Raison égale limite
On peut néanmoins se demander à juste titre si chaque pensée ne relève pas pour autant d’un aveuglement, qu’elle n’augure pas d’un principe impossible à remettre en cause, qu’on protège comme un tabou, et que la raison finalement ne ferait pas simplement office d’un dogmatisme édulcoré. Les wokes finissent bien par nous dire que la raison est un outil de domination. Mais c’est mal connaître son principe et lui faire un bien mauvais procès que de l’imaginer auto suffisante. Car la raison, en tant qu’elle seule ici-bas sait concevoir sa propre limite, possède la grâce de se connaître socratiquement contrairement à la folie qui s’ignore et se convainc qu’elle peut décider selon son gré de ce qui rentre ou non dans les cases, de ce qui fait sens et de ce qui est faux. Autrement dit, peu importe la valeur qu’on accorde à la raison tant que l’on reconnaît ses propres procédures destinées à en révéler les limites et qu’on s’y tient et que, contrairement aux wokes et aux conspis, on accepte avec elle qu’on ne peut pas tout découvrir, qu’au mieux la raison éclaire maladroitement quelques parties du monde arrachées à l’obscurité, le reste demeurant de l’ordre de la lubie, folie à la fois pour ce monde et pour l’autre et sagesse pour l’enfer que ces monstres nous fabriquent et dont l’univers fantasmatique n’est pour l’instant que la préparation.






