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Le Messager : conte cruel de la jeunesse

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Publié le

10 janvier 2022

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Une rétrospective à la Cinémathèque française permet de redécouvrir un chef d’œuvre de Losey resté longtemps invisible, Le Messager. Une fable initiatique et cruelle qui prouve si besoin était l’incomparable talent de mise en scène du réalisateur américain exilé en Angleterre.
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Joseph Losey est un cas à part : cinéaste américain pris pour un Britannique toute sa vie, communiste de la vieille école qu’on assimila souvent à un talon rouge, cet originaire du Wisconsin, élevé au grain, a pourtant fuit le Maccarthysme et trouvé en Angleterre son port d’attache. Plastiquement assez proche d’un Powell ou d’un Clayton, sa filmographie est émaillée de chefs-d’œuvre tous consacrés peu ou prou à un seul sujet : la lutte des classes. The Servant, joyau noir multi-commenté et adulé par de nombreux réalisateurs, est à ce titre la pierre d’angle de son œuvre. On peut voir Le Messager, chronique enfantine plus amère que douce, comme une sorte de variation sur ce thème. Avec en prime une réflexion sur la toxicité des rapports trop normés, ou comment l’aristocratie et la grande bourgeoisie se nourrissent des rêves et des pulsions des petites gens.

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Leo (Dominic Guard, qu’on verra adulte dans le sublime Pique-Nique à Hanging Rock de Peter Weir) est un garçon de 13 ans qui est invité par un camarade de classe à passer l’été chez ses parents. Ces derniers, richissimes, habitent un domaine magnifique situé dans le Norfolk, région côtière luxuriante qui s’étend sur la pointe septentrionale de l’Angleterre. Issu d’une classe moyenne, Leo aura faire au cœur d’un été brûlant passé à observer les mœurs complexes et étranges de cette famille d’un autre siècle. Un été brûlant dans tous les sens du terme, puisque le garçonnet servira bientôt de passeur de mots doux entre Marian, la délicate aînée de la famille (Julie Christie, tout en retenue et en ambiguïté) et le métayer du domaine, un fier agriculteur aux manières brusques et au regard sombre. Une relation évidemment tout à fait secrète et interdite : Marian est déjà promise à un riche héritier qui partage ses cigares et ses parties de cricket avec le patriarche. Le jeune garçon se voit bientôt affublé du surnom de « Mercure » par ses commanditaires et sera au centre d’un cuisant drame familial.

Cinéaste de la nuance, Losey se garde bien de sombrer dans la satire ou dans le jugement : la famille Maudsley n’est jamais considérée comme nuisible, elle inspirerait plutôt le respect, incarnant tout un pan du vieux monde en passe de devenir obsolète. Un vieux monde que Losey se plaît à filmer avec une mise en scène coupée au cordeau, qui donne une large part aux rites quotidiens et aux détails dont regorge le décorum exubérant du domaine. Losey filme comme un plasticien de l’espace, spécialiste des plans composés et sur-découpés par des éléments du décor, autant de tableaux qui caractérisent immédiatement les personnages et conditionnent leurs destins à des lignes de force parfois contraires.

Joseph Losey n’a jamais été aussi précis dans sa mise en scène, qui utilise l’architecture du domaine pour exprimer l’inconscient des personnages et leurs fonctions symboliques

C’est bien toute la force de ce film à la fois onirique et réaliste, filmé à hauteur d’enfant, qui parvient à retranscrire fidèlement les pâmoisons et les déconvenues de cet âge entre chien et loup, celui de la préadolescence et des sens qui aiguillonnent brusquement la raison. Léo est un étranger dans une terre triplement inconnue : celle de la haute aristocratie rurale, celle du monde des adultes, aux règles parfois surprenantes, et celle de la sexualité, qu’il devine mais qu’il ne parvient jamais vraiment à situer, y compris en lui-même. Film sur le sortilège de l’enfance, Le Messager est aussi celui d’une contre-initiation, d’un apprentissage qui ne trouve pas son terme et qui finit tragiquement, ce que laisse entendre l’épilogue cruel du film, renouant avec l’amertume du théâtre d’Harold Pinter, également scénariste du film (c’est sa troisième collaboration avec Losey).

Joseph Losey n’a jamais été aussi précis dans sa mise en scène, qui utilise l’architecture du domaine pour exprimer l’inconscient des personnages et leurs fonctions symboliques : le jardin en friche où pousse la belladone, dangereux égrégore de l’inconscient enfantin, le terrain de cricket où se rejouent les adversités sociales, la serre qui conserve intact les secrets de la jeune fille. Cinéaste parfait lorsqu’il s’agit de capter un esprit des lieux où bégaient et se rejouent constamment les rapports de force entre classes sociales ou sexes. Ici, l’aristocratie anglaise vieillissante est vue comme l’athanor parfait, alchimique, qui conduit à une véritable généalogie du traumatisme et à la naissance du mal. Bouleversant en tous points, le film n’oublie jamais non plus une certaine dimension picaresque, qui flirte parfois avec le fantastique, mention spéciale à a musique superbe de Michel Legrand qui rend hommage au baroque anglais tout en flirtant parfois avec la musique des films à suspense italien. Un chef d’œuvre : Cannes ne s’y trompa pas en 1971 et lui accorda la Palme d’Or, au nez et à la barbe de Visconti et de sa Mort à Venise.


Le Messager (The Go-Between) de Joseph Losey (1971), avec Julie Christie, Alan Bates et Dominic Guard, 118 minutes, actuellement en salles

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