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Seidik Abba : « Il est à craindre que le sentiment antifrançais ne s’amplifie au Sahel »

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Publié le

13 janvier 2022

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D’origine nigérienne et ancien rédacteur en chef central de Jeune Afrique, Seidik Abba est chercheur associé à l’université de Valenciennes et l’un des meilleurs spécialistes du Sahel. Il décrypte l’hostilité à l’égard de l’armée française dans un contexte global d’insécurité et d’incertitude avec le départ en cours de la force Barkhane.
Abba

Comment expliquez-vous l’hostilité des dernières semaines à l’égard de l’armée française dans le Sahel, notamment au Burkina Faso, au Mali et au Niger ?

Il faut remonter au début de l’opération Serval en janvier 2013. Cette opération, conduite par la France à la demande du Mali, avait été chaleureusement accueillie par les opinions malienne, saharienne et africaine en général parce qu’elle visait à empêcher la progression de groupes terroristes vers Bamako. La situation d’aujourd’hui est due au fait que les populations ne voient pas la valeur ajoutée de cette présence française.

En dépit de cette présence, tout de même importante, avec parfois jusqu’à 5 100 soldats déployés et une technologie de guerre sophistiquée, l’expansion du terrorisme n’a pas été empêchée et cette situation alimente un ressentiment envers la présence française qui n’est aucunement un rejet idéologique de la France ou une instrumentalisation par le groupe Wagner. C’est une déception face aux résultats et il est à craindre que ce sentiment ne s’amplifie au Sahel si la situation ne s’améliore pas.

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Au Burkina Faso, la tension ne baisse pas. Les manifestants et l’opposition exigent le départ du président Kaboré : paie-t-il sa proximité avec Emmanuel Macron et une certaine complaisance à l’égard de Paris ?

Il faut bien comprendre l’évolution de la situation au Burkina Faso et le rejet de la politique antiterroriste du président Roch Kaboré : jusqu’à juin dernier, il y a eu un consensus, une sorte d’union sacrée autour du président burkinabé pour sa lutte contre le terrorisme. C’est à partir de l’attaque de Solhan dans la nuit de 4 juin qui a causé la mort de 160 personnes que la politique sécuritaire de Kaboré a été remise en cause et aussi bien les leaders politiques que la société civile ont commencé à se plaindre d’un manque de lisibilité.

Dès juillet, des manifestations se sont enchaînées et comme les attaques ont continué après Solhan, notamment en novembre où 57 gendarmes ont été tués, une levée de bouclier a eu lieu contre la politique sécuritaire de Kaboré. Le président du Burkina ne paie donc pas sa proximité avec Macron d’autant qu’il n’est pas, dans le Sahel, le plus proche de la France.

Pensez-vous avec le recul que le choix fait par Hollande d’intervenir au Mali en 2013 était une mauvaise idée ?

Je suis prudent devant la notion de « sentiment anti-français ». C’est plus un rejet de la politique militaire française au Sahel qu’une hostilité à l’égard des citoyens français qui sont nombreux dans la région. Cette impression ne remet a priori pas en cause l’intervention Serval. Cette intervention qui répondait à une demande du Mali a été accueillie avec ferveur et liesse par les populations. Et l’objectif de stopper la progression des djihadistes a été atteint, avec l’aide d’autres forces africaines. L’incompréhension est due au passage de Serval à Barkhane intervenu en novembre 2014 : l’objet de Barkhane qui est de lutter contre le terrorisme au Sahel, et non plus uniquement au Mali, était une gageure, sur un territoire de 2,5 millions de kilomètres carrés, 5 fois la superficie de la France.

« Le partenariat militaire de la Russie avec le Mali n’a rien de nouveau : il existait déjà entre le Mali de Modibo Kéïta et l’Union soviétique »

Seidik Abba

Pourquoi la France a-t-elle échoué, à la fois à former une armée malienne aguerrie et à chasser les terroristes ?

Il ne serait pas objectif de tenir la France pour responsable des malheurs du Sahel et de la situation d’insécurité que connaît cette région. En 2013, la menace ne concernait que le nord du Mali mais elle s’est depuis étendue à deux tiers du territoire. Il y a aussi une inadaptation du matériel : les terroristes circulent à moto alors que les armées régulières sont en blindés avec une mobilité moindre. En choisissant de mettre l’accent sur la formation plus que sur les moyens, l’Union africaine et la France ont péché parce que les armées manquent d’équipement et d’hélicoptères de combat.

À travers Wagner, la Russie renforce sa présence politique et militaire en Afrique de l’ouest. Comment s’explique cette subite russophilie ?

À partir du moment où il y a une forte déception à l’égard des français, les pays vont chercher d’autres partenaires, dont la Russie. Mais le partenariat militaire de la Russie avec le Mali n’a rien de nouveau : il existait déjà entre le Mali de Modibo Kéïta et l’Union soviétique. Le Mali estimant que la décision de mettre fin à l’opération Barkhane n’a pas été prise de concert, il est compréhensible qu’il se tourne vers d’autres partenaires d’autant qu’une partie des officiers maliens a été formée en Russie. Il n’y a pas de partenariat exclusif. La France a sa place ainsi que la Russie et d’autres pays, comme l’Allemagne. Les soldats des armées régulières africaines manquent de combativité face à des djihadistes à qui l’on promet le paradis.

L’armée française est en train de plier doucement bagage. Les forces armées du Mali et du Burkina Faso font face à d’énormes pertes de soldats : sont-elles prêtes pour la relève ?

Il faudrait une meilleure articulation entre le départ de l’armée française et le passage de témoin aux armées régulières. Il faut une meilleure coordination pour que le vide ne profite pas aux forces terroristes. Il est évident que si la France part de façon unilatérale avec un calendrier non concerté, les armées africaines auront du mal à faire face à une situation déjà éprouvante.

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Des experts portent l’idée d’une force continentale d’intervention pour éviter le recours aux forces occidentales. Cette option est-elle crédible ?

Votre question a deux volets. La force africaine de réaction rapide est un concept qui n’est pas nouveau car depuis 2013, elle a émergé dans le but de posséder une force stable de 5 000 hommes. Sauf qu’en Afrique, entre le discours et les actes, il y a une différence. Je ne crois pas à la possibilité d’avoir une capacité africaine de réaction rapide. L’Afrique compte des puissances militaires comme l’Afrique du Sud, l’Algérie, l’Égypte qui n’ont pourtant pas volé au secours du Mali en 2013. Mieux vaut créer des synergies entre les diverses armées ou améliorer le concept du G5 Sahel.

Quelles sont les perspectives pour la coopération militaire franco-africaine ?

L’évolution de la coopération militaire amorcée par la fermeture de certaines bases militaires françaises va continuer. La France doit réorienter sa politique militaire en mettant l’accent sur la formation et l’équipement, avec l’arrivée des nouveaux acteurs, et trouver sa place à l’intérieur d’une coopération militaire diversifiée. Il y a la Chine, la Russie est de retour, le Niger vient d’acquérir du matériel militaire en Turquie, la France doit donc faire avec et savoir dans quels domaines elle aura de la valeur ajoutée.

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