En demandant que ces lettres soient publiées bien après leur mort, ils souhaitaient s’épargner quelques vaines polémiques avec des confrères qu’ils méprisaient. Et puis, étrangement, ces pessimistes pariaient sur l’intelligence des générations futures. Ils ne pouvaient imaginer le lectorat actuel, partagé entre susceptibilité criarde et placidité bovine.
Concernant cette correspondance, celui-ci a choisi la seconde attitude. Il aurait pourtant trouvé, à toutes les pages, parfois à raison, matière à se scandaliser : la liberté de parole, jusque dans l’abjection, sont ceux d’une France haïe, bien que révolue. Ce dernier tome s’inscrit naturellement dans le rythme et le ton des deux premiers. Les deux épistoliers y cultivent toujours leurs dissemblances, conservent leurs manies de félins retraités : Chardonne, vieux matou craintif et ensommeillé, contemple, yeux mi-clos, le monde de sa fenêtre, quand Morand, chat maigre et nerveux, est toujours prêt pour la cavale.
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Deux moralistes en goguette
Tous deux s’amusent à lacérer de conserve leurs contemporains, la vie littéraire, le monde comme il va, se montrent impitoyables, même envers leurs bienfaiteurs. Étonnement, Chardonne se révèle souvent le plus féroce – ce qui amuse Morand (« Votre brutalité habillée d’une grande courtoisie »), et ses coups de pattes empoisonnés infectent jusqu’au souvenir de ses victimes.
Les jugements sont sans appel, l’admiration rare mais juste : Cioran, Gracq, Laurent ont d’emblée leur estime. Leur détachement est pure façade : les deux moralistes en goguette dispersent nonchalamment considérations inactuelles, aperçus prophétiques sur les relations internationales, l’évolution des mœurs, sèment tableaux paysagers (Morand est un des plus fins coloristes de notre littérature), souvenirs, portraits, aphorismes, traits, piques et bons mots, à pleines poignées et sur des milliers de pages.
La mort approche, et c’est grande tristesse de voir Chardonne l’extra-lucide radoter parfois, consigner les indices de son délabrement physique
La revanche par le chef-d’œuvre
La mort approche, et c’est grande tristesse de voir Chardonne l’extra-lucide radoter parfois, consigner les indices de son délabrement physique, puis, vers la fin, espacer ses réponses, condamnant son ami au monologue durant plusieurs mois, jusqu’à sa disparition. Dans le premier tome, il lui écrivait : « Nous aurons une mort douce, dans le linceul d’un monde. Je plains les derniers ». Morand sera de ces derniers puisqu’il survivra huit ans à son comparse décédé en 1968, et verra, seul, les transformations définitives des années 70.
Son Journal inutile prendra le relais de cette correspondance interrompue dont l’écho, au début du millénaire, dans une République des Lettres en soins palliatifs, résonne comme l’explosion de fusées d’outre-tombe. Classiques enterrés vivants, ces vieux farceurs avaient prévenu : « Les chefs-d’œuvre sont toujours des revanches ».

Gallimard, 1 184 p., 45 €





