Après un premier film prometteur quoiqu’un peu raide, La Mécanique de l’ombre, qui louvoyait entre barbouzerie et billard à trois bandes de la République, quoi de mieux pour Thomas Kruithof que des Promesses tenues ?
C’est chose faite avec ce second long qui en conserve la tension, la froideur de surface et le goût pour les hommes dans des étuis. La politique comme jeu de forces opposées y est cette fois-ci envisagée à un échelon local, juste avant une élection municipale et l’attribution par l’État d’un budget conséquent pour rénover les Bernardins, cité en déshérence livrée aux marchands de sommeil et à la gabegie générale. Encore faut-il que la maire de cette ville du 93 (jamais nommée, mais le film est tourné à Clichy-sous-Bois) parvienne à convaincre les décideurs étatiques du Grand Paris que sa municipalité est solvable et la cité autre chose qu’un tonneau des Danaïdes, sachant qu’une association de copropriétaires boycotte le paiement des charges pour protester contre l’inaction de la maire. Celle-ci, Clémence (Isabelle Huppert), doit passer la main à sa première adjointe, mais son directeur de cabinet, Yazid (Réda Kateb), issu des Bernardins, décèle un accroc dans la volonté originelle de sa patronne : un ponte du Grand Paris lui transmet une alléchante proposition de portefeuille ministériel, qu’il va mettre en balance contre l’abandon de la subvention aux Bernardins.
Lire aussi : The Chosen : Jésus par ses proches
Filmer la politique revient souvent à opposer bien commun et intérêts personnels, et Les Promesses ne déroge pas à cette règle, la complexifiant même dans un mode sériel compressé à la The Wire, puisque la vue de coupe opérée sur la ville donne à chacun un rôle insoupçonné dans l’obtention des subsides, du simple habitant de cité à l’entrepreneur associatif en passant par le politicien régional. Avec une certaine maestria, Kruithof et son co-scénariste Jean-Baptiste Delafon (Baron noir) orchestrent l’enchevêtrement des calculs, les double-jeux et manipulations, si bien que le spectateur est pris à l’hameçon, quitte parfois à regretter la recherche un peu trop visible de l’efficacité. Tel rebondissement – un chantage tombant à pic – ou tel objet omniprésent – un dictaphone qui passe obligeamment de main en main – différent un temps l’adhésion à l’ensemble.
Mais dans l’accélération finale, Krutihof parvient à signifier le lien quasiment télépathique qui relie la maire à son dircab. Séparés et en bisbille, l’une et l’autre se parent des qualités de l’absent ; la pragmatique devient idéaliste et vice-versa. L’exemption de corps qui caractérise les personnages kruithofiens est compensée par une sorte de fluide médiumnique qui les fait œuvrer en parallèle au même résultat, sans que l’autre n’en ait conscience. Il est à noter que les deux scènes les plus violentes du film naîtront de la mention humiliante du mot « étrons ». L’impensé du corps ne peut qu’agir brutalement sur des « être-on » indéfinis qui se hument les phéromones sans rien laisser paraître (d’où la brusque déchéance de Clémence qui ne comprendra jamais pourquoi le collaborateur du Premier ministre ne l’a pas « calculée »).
La principale qualité des Promesses tient en sa distribution parfaite des grands rôles aux plus petits
À ce jeu, la principale qualité des Promesses tient en sa distribution parfaite des grands rôles aux plus petits. Si Isabelle Huppert et Reda Kateb endossent chacun avec une gourmandise dissimulée mais un peu rebattue l’illisibilité de leur duo, les acteurs de complément font plus que compléter, à l’image de Laurent Poitrenaux, l’un de nos plus grands hommes de théâtre, une fois de plus impressionnant en directeur de Grand Paris carnassier et réversible. Mais on aimerait s’arrêter sur deux presque silhouettes, le jeune énarque faussement amène que Stefan Crepon impose en même pas une scène et une réplique, et Anne Loiret qui donne aux Promesses son plus beau moment.
Lors d’un repas délicat – et assez mal développé –, le ponte local du parti (qu’on suppute socialiste) lâche la maire en rase campagne et lui énumère ses griefs, le plus personnel étant l’abandon de son épouse par Clémence, ancienne amie qui ne l’a plus jamais appelée une fois aux affaires. S’en suit une tentative de justification par l’accusée, à quoi l’intéressée répond par un simple : « T’inquiètes ». En une réplique, Anne Loiret parvient à signifier tout un monde de sentiments contradictoires – défiance, abnégation, complaisance – et par-dessus tout, la persistance de l’amitié et un soutien non-dit qui va remettre Clémence en selle. Du grand art qui guide la mise en scène, Kruithof ne pouvant que couper pour signifier le retournement. Après le crash des récents Alice et le maire ou Merveilles à Montfermeil, Les Promesses marque un indéniable renouveau de la fiction politique française.
Les Promesses de Thomas Kruithof et Baptiste Delafon, avec Isabelle Huppert, Reda Kateb, Naidra Ayadi, en salles depuis le 26 janvier (1h38)





