Conservateurs, qui vous pensez du côté de la vérité, de l’histoire et de la patrie, il faut dissiper vos illusions. Vous n’avez jamais été, vous ne serez jamais l’antidote à la tumeur qui enserre notre Nation. Plus encore, vous constituez avec les progressistes, les deux faces d’une même pièce qui porte sur elle le sceau de la décadence.
Que souhaitez-vous conserver au juste ? Le rap ? Mai 68 ? L’occupation allemande ? Après tout, eux aussi ont désormais leur place dans l’histoire. Votre œuvre se résume à chercher inexorablement dans le passé une date, un évènement, un personnage diabolique coupable de la tournure actuelle des choses. Vous oubliez que la décadence commence dès lors qu’un peuple cesse de croire en son destin, se dérobe à son élan vital. Notre pays ne périclite pas parce que les progressistes dérivent, mais parce que vous avez cessé de vouloir créer et conquérir. En somme, vous êtes victimes d’une lâcheté qui fera votre perte. Celle de ne se définir qu’en opposition au progrès. Le progrès refuse toute racine, alors vous, vous misérables cloportes, aimez les racines jusqu’au point de préférer rester sous terre.
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Vous faites un piètre hommage au passé. Vous le voulez un tableau achevé, un roman qui a refermé sur lui-même sa dernière page, un chant qui a épuisé toutes ses notes. Vous admirez l’ère monarchique, et vous ignorez que l’Etat royal est sans doute le régime qui a le plus prodigieusement réformé le pays. En vérité, ce que vous admirez du passé est précisément ce à quoi vous vous refusez aujourd’hui, à savoir d’être tourné vers l’avenir. Portée par une pensée conservatrice, Notre-Dame n’aurait pas même été couchée sur un papier, Jeanne d’Arc serait encore blottie sous son édredon, et Péguy n’aurait jamais vu Chartres. Vous blâmez aujourd’hui au nom d’hier, les modernes blâment hier au nom d’aujourd‘hui, mais aucun n’aura de lendemain. Vous par incapacité à vous projeter, eux par inaptitude à prendre racine. La bataille aberrante que vous livrez à vos miroirs de médiocrité, ferait dire à Saint-Augustin : « Deux haines ont bâti deux déserts. La haine d’hier jusqu’à la caricature d’aujourd’hui, le désert du Ciel. La haine d’aujourd’hui jusqu’à la caricature d’hier, le désert du sol ». En définitive, vous êtes très exactement semblables à ceux que vous fustigez, seulement capables d’indignation. Une civilisation ne se conserve jamais. Elle persiste dans son être, ou s’éteint.
Vous êtes, à votre façon une forme de bien-pensance. Une bien-pensance qui se complait dans la censure et dans la négation de son héritage. Et s’il est une seule chose que vous ayez accepté de la modernité, c’est la victimisation ridicule dont se parent ceux qui n’ont plus rien à dire. À ce jeu-là, vous serez toujours perdants, car les règles de ce jeu ont été écrites contre vous. Mais où, où donc dans votre héritage, avez-vous trouvé la moindre soumission au confort mental du premier venu ? Où avez-vous vu que notre littérature s’est bâtie sur des écrivains qui se plaignaient de ne plus rien pouvoir dire ?
Vous aimez votre civilisation pour ce qu’elle a créé, ne vous refusez pas vous-même à devenir créateurs. Le monde ne souffre pas d’églises qui s’effondrent, mais d’églises qui ne sont pas rebâties
« On ne peut plus rien dire ». Mais dites-le bon sang ! Hurlez-le à la face de ceux qui se veulent vos censeurs ! Que craignez-vous à la fin ? Qu’ils vous traitent de racistes ? Qu’ils vous diagnostiquent des phobies ? Mais ils le feront de toute façon ! Vous n’échapperez pas à l’examen de ces psychanalystes ! Ils finiront toujours par trouver un méandre de votre âme qui ne soit pas à leur convenance ! Ils jugeront toujours que vous ne louez pas assez sincèrement les hommes qui accouchent, que vous manquez de véhémence vis-à-vis de tel acteur amateur de viande rouge, de tel politicien opposé à la censure de Céline. Alors clamez-le, cet amour qui vous porte, qui a porté vos pères, et leurs pères avant eux ! Leur reconnaissance n’est-elle pas infiniment plus précieuse à vos yeux que celle de vos collègues détestables ? Vous vous taisez car vous vous croyez seuls. En réalité, mille ans d’histoire vous soutiennent.
Conservateurs, défaites-vous de votre confortable, de votre inféconde nostalgie. Vous aimez votre civilisation pour ce qu’elle a créé, ne vous refusez pas vous-même à devenir créateurs. Le monde ne souffre pas d’églises qui s’effondrent, mais d’églises qui ne sont pas rebâties. Fuyez ce qu’il y a de mauvais dans ce monde, mais ne fuyez pas le monde. Louez le passé, mais ne devenez pas le passé.
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Vous portez dans vos entrailles cette aspiration à la beauté qui a illuminé les siècles. Reprenez racine dans vos régions, dans vos langues. Arpentez, réapprenez à aimer les montagnes, les forêts, les rives qui sont les premières églises de l’Homme. Cette salive que vous convertissez en indignation stérile, employez-la à chanter des chants nouveaux. Cette encre dont vous n’extrayez qu’un ressentiment insignifiant, changez-là en romans qui feront renaître dans les cœurs de vos contemporains le souffle des preux. Même cette technologie, à qui l’on peut tant reprocher de crimes contre l’âme, vous pouvez l’utiliser à de nobles fins. Reprenez conscience de la puissance créatrice de l’Homme, de la capacité qu’il a à soumettre les machines, à les maîtriser pour se pas s’aliéner. Devenez conquérants, devenez les modèles du peuple. Surpassez vos adversaires. En arts, en rhétorique, en politique, en talent, soyez toujours l’Avant-Garde. Quand il exhorte les siens à l’hégémonie culturelle, quelle autre leçon Gramsci a-t-il voulu donner, que celle qui affirme que le triomphe d’une cause ne dépend ni de sa valeur propre, ni de son fondement rationnel, mais bien de la supériorité de ceux qui la portent ? Quoi, sinon la grandeur gouverne les hommes ?
Jeunes conservateurs, pensez à une seule chose. Lors de vos soirées entre amis, de quand date la chanson la plus récente que vous accordez à votre répertoire ? Il y a fort à parier qu’il s’agisse de « La Blanche Hermine ». Savez-vous de quand date-t-elle ? Elle a été écrite en 1970, par un soixante-huitard indépendantiste breton. Une telle vérité résume crûment l’hypocrisie conservatrice, qui se plaint d’un monde sur lequel elle se refuse d’agir.
Laissez-donc sur le bas-côté cette abdication de soi, cet esprit de défaite que n’auraient pas renié les pacifistes des années 30. Ressaisissez-vous de votre destin, et acceptez le message le plus noble qui puisse émaner de votre histoire.
Vous, vous chrétiens n’êtes-vous pas, plus qu’aucun autre, riches du trésor de l’Espérance ?





