On pourra reprocher ce qu’on veut à Jean Baudrillard – notamment un héritage mal compris encouragé par des déclarations sibyllines et un certain goût de la provoc – le bougre a été plutôt visionnaire lorsqu’il prophétisa, dès le mitan des années 80, la fin du réel tel que nous le connaissons. Un réel crucifié sur l’autel de l’hyper-réalité, c’est-à-dire de cette réalité désormais séquencée en tronçons numériques et en simulations, propulsée dans l’ère du faux par des techniques de reproduction devenues folles. Bien avant l’avènement du net, Baudrillard avait compris comment le numérique, fatalement entrelacé à notre expérience du monde, allait désormais alimenter nos fantasmes, contrecarrer tout contenu informationnel. L’hyper-réalité, c’est donc ce moment particulier de la réalité où le vrai et le faux sont parfaitement indissociables, contenus l’un dans l’autre, imbriqués fatalement. À ce titre, la guerre du Golfe et sa mise en scène télévisuelle, l’attentat du 11 septembre entrevu comme une performance d’art moderne à grande échelle et ou encore la fuite rocambolesque d’un O.J Simpson captée par un hélicoptère de police devenu réalisateur de thriller, peuvent être vus comme des moments historiques d’hyper-réalité télévisuelle. Dur de passer après ça. Et pourtant, la télévision française nous a récemment gratifié de deux séquences hyper-réelles qui resteront probablement dans les annales. Dans leur versant le moins spectaculaire et le plus vicieux.
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D’abord, c’est un artiste de variété qui fait son grand retour au journal de 20 h de TF1. L’homme est un belge brunâtre et filiforme qu’on présente volontiers comme un mélange de Jacques Brel et de Madonna. Il a connu une période sombre, nous dit-on : propulsé trop tôt sous les feux de la rampe, il aurait mal vécu sa célébrité et en aurait conçu des idées noires. Le voici de retour, attachant une sobriété exemplaire, tiré à quatre épingles. La présentatrice Anne-Claire Coudray, voix toute tapissée de sirop d’orgeat, lui sert la soupe habituelle : jusque-là, tout roule au pays des publi-reportages à vocation culturelle. Et puis, à mi-chemin de l’entretien, quelque chose se casse : à la question « Est-ce que la musique vous a aidé à vous libérer de la solitude ? » (sic), Stromae ne répond rien de prime abord. Pendant une demi seconde qui dure des âges, et dans laquelle lentement advient le spectre hyper-réel de la performance, le plan se resserre sur le chanteur, qui se tourne vers la caméra… et entonne son dernier tube, alors qu’un piano larmoyant mousse à la sortie d’une enceinte invisible. Coup de maître, coup fatal porté à ce qui reste de réalité dans l’espace feutré d’un studio de télévision. Pour un peu, on imagine que les murs vont tomber, façon Truman Show, révélant une troupe de mimes Marceau, de danseurs de cabaret, tous déguisés en opérateurs de TF1… et célébrant la grande fusion du 20 h avec la comédie musicale. Stromae a réussi son coup : en un seul contrechamp, il est devenu un être hyper-réel, un plus qu’humain : mélange parfait de simulant et de simulé.
Coup de maître, coup fatal porté à ce qui reste de réalité dans l’espace feutré d’un studio de télévision.
Il y a quelques jours, c’est un spectacle presque similaire que donnait à voir la navrante Valérie Pécresse : dans un entretien annoncé en grande pompe sur BFM face au baveux Jean-Jacques Bourdin, la candidate LR est arrivée avec une mine circonstanciée, composant un visage pétri de dignité républicaine. « Sachez, dira-t-elle en préambule, que j’ai longtemps hésité à participer à cette interview, étant donné que Monsieur Bourdin est l’objet d’une plainte pour agression sexuelle ». Contrechamp sur l’intéressé, totalement déconfit, presque torréfié par le malaise. Et Pécresse de renchérir, pleine de superbe : « Avec moi, plus aucune Française ne verra sa parole mis en doute ». Ou quelque chose comme ça. Sublime transformation de l’animal-candidat en bête de foire hyper-réelle, lorsqu’on sait qu’évidemment, cette passe d’armes sans enjeu a été préméditée hors-champ, décidée par avance entre les deux interlocuteurs. Et Pécresse inventa la vérité par contumace : une vérité qui se donne dans l’unique instance de sa disparition. Une autre plus qu’humaine, donc, doublée d’une belle manipulatrice.





