Véritable phénomène de société, Réinventer l’amour déconstruit moins les stéréotypes de genre que les fondements-mêmes d’une démonstration rationnelle. Étant donné son indiscutable succès et sa surexposition dans les vitrines des libraires, on aurait aimé discuter, nuancer ou démonter la thèse de Mona Chollet, sauf que de thèse, il n’y en a pas ; ni même une méthodologie ; des concepts, à peine, et jamais définis ; et c’est sans doute ce qu’il y a de plus frappant dans cet « essai » : son côté infra-dialectique. Reste un grand ennemi fourre-tout : le patriarcat ; et un réductionnisme marxiste binaire résumant toute interaction humaine à un rapport dominant-dominé unilatéral et irréversible. Là-dessus, une espèce de frein sentimental et sexuel empêche Mona de virer lesbienne et de demander l’éradication de tous les hommes, d’où sa perplexité vaguement hébétée d’hétéro honteuse que d’aucuns interprètent comme de la nuance.
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Aberrations en série
Il serait trop long de lister ici l’ensemble des aberrations intellectuelles qui émaillent le discours de l’autrice, nous ne donnerons donc que quelques exemples. Comparant les habitudes de cohabitation des couples homosexuels et hétérosexuels et remarquant que les premiers osent plus souvent conserver des lieux de vie séparés, la journaliste y voit un anticonformisme audacieux sans jamais prendre en compte l’éventuel statut social supérieur des premiers, ou la visée procréatrice (poussant à fonder un foyer) des seconds.
Page 59, Chollet reprend la thèse délirante de Véronique Kleiner selon laquelle une pénurie organisée par les hommes expliquerait la taille moyenne inférieure des femmes ; elle a l’honnêteté de citer ensuite les arguments de chercheurs sérieux mais « réactionnaires » qui démolissent cette thèse ; « Quoi qu’il en soit, néanmoins (sic), on ne voit pas pourquoi cette supériorité de l’homme sur la femme devrait se retrouver dans tous les couples », conclut-elle. Et on ne voit pas le rapport.
La preuve par Game of Thrones
Citant indifféremment des chercheurs sérieux, un podcast, un comique, un écrivain, un article de Slate, une bédé ou la confession d’une copine, Chollet appuie sa réflexion sur des éléments dont on peine à comprendre sur quels critères de légitimité et de cohérence ils ont été retenus. Ils semblent surtout s’apparenter à tout ce qu’elle peut gober et qui a la saveur de ses obsessions, comme lorsqu’elle prétend démontrer un changement de regard sur les femmes costaudes par le personnage de Brienne de Thorth dans Game of Thrones, et comme si la figure fictionnelle d’une série américaine valait constat sociologique.
Chollet reprend la thèse délirante de Véronique Kleiner selon laquelle une pénurie organisée par les hommes expliquerait la taille moyenne inférieure des femmes
Ses interprétations d’une matière totalement hétéroclite ( Jane Birkin, les femmes battues, les matchs Tinder) sont toujours repliées sur le même axe victimaire, si bien que le fantasme de l’Asiatique soumise ou du harem sont évidemment pour elle un indice supplémentaire des attentes malsaines de l’homme dans un société patriarcale, alors qu’on pourrait plus certainement en tirer la conclusion contraire, qu’il s’agit là d’une tentation régressive chez des jeunes Occidentaux confrontés aux exigences de femmes faites libres dans leur civilisation, tentation qui met surtout en relief l’aliénation à laquelle celles-ci sont réduites dans d’autres sphères culturelles. Mais cela rendrait inopérant l’amalgame commode de « patriarcat ».
Méconnaissance de l’ouest
Citant régulièrement comme l’une de ses rares références sérieuses la thèse de son compatriote Denis de Rougemont, L’Amour et l’Occident, Mona Chollet en déduit candidement que celle-ci prouverait le lien morbide entretenu entre amour et violence dans la culture patriarcale, alors que Rougemont attaque la persistance fantôme de l’hérésie cathare, nullement le « patriarcat », et qu’il lui oppose un amour-action dûment accrédité par le catéchisme. D’ailleurs, cette idée que les garçons seraient éduqués dans une perpétuelle apologie de la violence masculine ne tient nullement compte du fait que le modèle identificatoire principal de la civilisation occidentale, Jésus Christ, a renoncé à la violence et tendu l’autre joue. Un détail qui a dû échapper à la méticuleuse observation de Chollet.
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Fatras complotiste
Pourtant, sur de nombreux points, historique, philosophique, sociologique, il y aurait à dire sur la condition féminine contemporaine attaquée non par l’incernable « patriarcat » mais par la modernité matérialiste qui a infantilisé la femme, par un capitalisme illimité qui la réifie, par les pratiques et l’anonymat numériques qui brutalisent les relations humaines, par un paganisme résurgent ou un orientalisme d’importation qui refait des femmes-trophées pour orang-outans.
Pour cela, du moins faudrait-il produire des perspectives, des généalogies, des problématiques, au lieu de se contenter de geindre en boucle sur les méfaits du « patriarcat » dans une démarche essentiellement hystérique et purgative, comme si, à se sur-identifier à son sexe, Chollet ne pouvait qu’en régurgiter la caricature et n’avoir à offrir à ses « sœurs » que ce fatras indigent, complotiste et paranoïaque, qui n’évite l’écueil fanatique que par les barrières de l’inconséquence et du sentimentalisme.

Zones, 272 p., 19 €





