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L’Empire du silence : Congo, le pays-martyr

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Publié le

23 mars 2022

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Dans L’Empire du Silence, le documentariste Thierry Michel revient sur trente ans de massacres au Congo, où la population est littéralement martyrisée par des guerres ethniques instrumentalisées à des fins crapuleuses.
l'empire du silence

C’est un conflit qui a fait plus de six millions de morts en vingt-cinq ans mais qui continue étrangement à passer sous les radars des instances internationales. Si l’ONU envoie régulièrement des missions d’observation et de maintien de la paix, aucune n’a été en mesure de juguler cette terrible escalade de la violence qui frappe le Congo, ce pays au cœur du continent africain, grand comme l’Europe. Un pays qui, comme le fera remarquer l’un des intervenants de L’Empire Du Silence, ressemble à une immense bijouterie sans portes ni fenêtres. Car le Congo est un pays de cocagne : ses plaines et ses forêts luxuriantes, traversées du nord au sud par le fleuve du même nom, possèdent des sols à la fertilité et à la richesse incroyable : uranium, or, pierres précieuses, mais aussi coltan, ce métal rare indispensable dans l’élaboration des smartphones. C’est pourquoi à l’incessante guerre inter-ethnique qui secoue la région depuis des décennies, s’ajoute un conflit de plus en plus meurtrier, dans lequel les multinationales jouent un rôle décisif, tapies dans l’ombre (ce que malheureusement Thierry Michel se garde bien de suggérer, contrairement au scénariste Jean Van-Hamme qui avait osé en parler sous couvert de fiction dans l’album Kivu paru en 2018).

Lire aussi : L’ombre d’un mensonge : drame subtil

Histoire de la violence

Le génocide du peuple congolais trouve ses origines dans un autre génocide, celui des Rwandais tutsies en 1994. Lorsque la sinistre radio Mille Collines émet ses appels au meurtre et que la tribu paysanne est « massacrée debout » par les hutus, le Congo s’appelle encore le Zaïre et il est dirigé d’une main de fer par le président Mobutu. La situation au Rwanda contribuera à destituer le potentat : après que Kagame devient l’homme fort d’un pays en pleine sécession, les génocidaires mais aussi les familles hutus fuient par l’ouest, passent la frontière du Zaïre et essaiment dans les régions limitrophes du Kivu. Kagame, avec le soutien du président de l’Ouganda voisin, Yoweri Museveni, entend bien profiter de cette situation pour mettre la main sur les richesses de l’immense pays voisin. La création de l’Alliance des Forces démocratiques pour la Libération du Zaïre (AFDL)s’organise autour de trois forces conjointes : militaires ougandais, militaires rwandais tutsies et rebelles zaïrois anti-Mobutu. En réalité, cette triple armée ne fait que commettre exactions sur exactions : elle pille les villages, terrorise les paysans dans sa marche victorieuse vers Kinshasa, emmenée par Laurent-Désiré Kabila, figure « historique » de l’opposition.

Une improbable et funeste coalition qui scelle dès le départ le destin tragique du Congo, pays fondé sur le viol de son peuple. Les réfugiés hutus sont pourchassés jusque dans la forêt, parfois sur des centaines de kilomètres, et l’AFDL en profite pour faire le ménage au passage. Des tueries de masse sont signalées à Kisangani et Mbandaka, port fluvial où la fuite des hutus trouve une fin tragique.  « Les corbeaux n’arrivaient plus à voler à force de manger les cadavres qui pourrissaient à même le sol, raconte un témoin, les chiens étaient obèses de viande humaine ». Déjà, les seigneurs de guerre instrumentalisent les vieilles querelles ethniques pour arriver à leurs fins. Lorsque Kinshasa tombe et que Kabila prête serment, ils sont tous nommés généraux. « Pour être général au Congo, il suffit d’avoir tué 1000 personnes », dira un prêtre, pupilles agrandies à jamais par les horreurs dont il a témoigné. Comme ce massacre de paroissiens à la hache et ce viol de religieuses, enterrées à moitié vivantes dans une fosse commune au pied de l’église. L’arrivée au pouvoir de Kabila ne change évidemment rien : le pays est même désormais scindé en deux. Parce qu’il n’a pas tenu ses engagements auprès de Kagame et deMuseveni, ceux-ci envoient une nouvelle armée de coalition à la conquête du pouvoir.

Le fameux rapport Mapping, qui recense précisément les auteurs des massacres, reste invisible, planqué quelque part dans les tiroirs de l’ONU. Pourquoi ?

Terre, champ de bataille

Même conflit, mêmes acteurs, mêmes victimes : la deuxième guerre du Congo commence, avec son nouveau lot de massacres en tous genres, de plus en plus insoutenables. Les milices et les armées rebelles se multiplient, les seigneurs de guerre font la pluie et le beau temps. Parfois les armées d’une même coalition s‘affrontent entre elles. La plupart du temps, les soldats ne sont même pas payés : en rémunération de leurs services, on leur offre trois jours de temps libre, c’est-à-dire trois jours de pillages et de viols. Dans la province du Kasaï, connue pour son enracinement traditionnel, des paysans, femmes et enfants attaquent les militaires congolais avec des bâtons, persuadés d’être protégés par des rites magiques. Leur répression sera implacablement orchestrée par l’état et abondamment filmée – sans doute pour instruire les masses. Au Katanga, le cannibalisme refait surface dans le sillage de Gédéon Kyungu, chef de guerre qui s’affiche avec des ossements humains en guise de pendentifs. On parle de pyramides entières de têtes humaines entrevues dans les collines.

Qu’à cela ne tienne : le pays, désormais emmené par le fils de Kabila, Joseph Kabila, évoque désormais une « menace terroriste » pour justifier ses exactions. Avec un pragmatisme terrible, tous les seigneurs de guerre sont systématiquement intégrés à l’armée, y compris lorsqu’ils furent des ennemis du régime. Peu importe le camp : il suffit de montrer un appétit féroce pour le sang. Deux enquêteurs de l’ONU, Zaida Catalan et Michael Sharp, sont abattus à bout portant, leur supplice filmé au téléphone portable. L’instance internationale se montre étrangement très peu vindicative dans cette histoire. Le fameux rapport Mapping, qui recense précisément les auteurs des massacres, reste invisible, planqué quelque part dans les tiroirs de l’ONU. Pourquoi ? L’angle mort du reportage, c’est sans doute le financement de ces milices et la formation des seigneurs de guerre. Derrière eux, tirant les ficelles, on retrouve souvent des mercenaires et des hommes d’affaires qui travaillent pour des sociétés-écrans pilotées de loin par les multinationales. Derrière la tragédie humaine, les enjeux économiques se chiffrent en milliards. Le Congo est tout simplement le gisement minier le plus riche de la planète. Et son peuple en est le plus persécuté.


L’Empire du Silence de Thierry Michel (2021), 1h50, en salles le 16 mars 2022

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