Rares sont les librairies où l’ouvrage ne trône pas sur les étals, entre mille autres abhorrant le « techno-fascisme », avec un post-it fluo par lequel une lectrice nous avertit combien ledit ouvrage est « effrayant mais essentiel » pour comprendre qui sont les marionnettistes derrière la présidence Trump. En publiant Les Lumières sombres, un premier essai qui nous plonge dans les dédales de la « pensée néoréactionnaire », ceci en inaugurant une collection géopolitique lancée par Gallimard en partenariat avec Le Grand Continent, le jeune historien des idées Arnaud Miranda a réalisé un joli coup éditorial, à défaut d’un grand livre – la faute à un exposé certes intéressant et documenté, mais un peu scolaire et bien trop succinct pour couvrir le sujet comme il l’aurait fallu.
Recomposition des droites
Il faut dire que la question est complexe : comment rendre raison de ce courant radical et foutraque qui n’est pas une « école de pensée », mais plutôt une « constellation numérique » ? Elle n’est pas le fait d’universitaires établis, mais de blogueurs anonymes aux pseudos étranges. Elle n’a pas été systématisée dans de grands livres, mais s’est construite sur les blogs et forums, là où l’on pouvait échapper au politiquement correct, et de manière horizontale et contributive, à la manière de l’univers étendu de Star Wars. Elle n’est pas un corps de doctrine uni et savant, mais une pensée parcellaire et provocatrice, nourrie par l’imaginaire de la science-fiction et les références à la pop culture, qui s’est développée dans le sillage de la contre-culture numérique (d’où la place des mèmes et du trolling).
Nous sommes à la fin des années 2000, et l’heure est à la recomposition des droites américaines, suite à l’échec du second mandat Bush. Très vite, la jeune néoréaction veut faire entendre une voix dissonante. Contrairement aux conservateurs, elle assume sa volonté de renverser le régime existant. Contrairement aux néoconservateurs, elle ne croit plus aux droits de l’homme et à la démocratie. Contrairement à l’alt-right de Steve Bannon, elle méprise les éructations de masse du populisme et prône un capitalisme décomplexé. Contrairement aux postlibéraux, elle se fiche du bien commun et verse dans le transhumanisme. Déçus du libertarianisme, les néoréactionnaires tenteront en fait de le rendre opérationnel par une révolution des moyens – il faut produire l’ordre sécurisé qui permet l’exercice des libertés.
Quelles sont les composantes principales de cette pensée ? Arnaud Miranda en dégage cinq : l’existence de hiérarchies naturelles, y compris biologiques, à rebours de l’égalitarisme moderne ; un profond pessimisme anthropologique contre les utopies de l’homme nouveau ; une détestation de la démocratie ; la revendication d’un droit à l’exit ; un enthousiasme certain à l’égard de la technique. Si certains de ses membres se disent « réactionnaires », Miranda précise que l’influence de la culture tech et libertarienne justifie l’emploi du préfixe « néo » – quant au qualificatif « réactionnaire », nous verrons en quoi il est galvaudé.
Des tréfonds d’internet à la Maison-Blanche
Rarement aurons-nous vu un mouvement passer, en moins d’une décennie, des marges de l’agora au cœur du pouvoir. La néoréaction naît en 2007 avec la publication du Manifeste formaliste par celui qui deviendra son principal maître d’œuvre, Curtis Yarvin. Les premières lignes – « L’autre jour, alors que je bricolais dans mon garage, j’ai décidé de créer une nouvelle idéologie » – disent bien le ton désinvolte et décomplexé de son auteur, dont les écrits, qui se perdent parfois dans de longs détours, sont parcourus d’intuitions profondes et d’une ironie anti-progressiste jubilatoire. Deux jours plus tard, l’ingénieur informatique passé par Berkeley, autodidacte en philosophie politique, lançait son propre blog, Unqualified Reservations, et rencontrait vite un incontestable succès.
En 2012, c’est une autre figure qui descendait dans l’arène : le Britannique Nick Land, ex-professeur de philosophie à l’université de Warwick et ancienne figure d’avant-garde de la gauche, formé donc aux humanités continentales, qui réalisait, en confessant sa conversion à la néoréaction, une volte-face spectaculaire. Pour l’occasion, il forgeait un terme nouveau : les « Lumières sombres », dont la tâche sera de faire la lumière sur les mythologies progressistes – lumière qui allait réhabiliter des vérités réactionnaires, d’où sa sombreur.
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Très vite, les adeptes de ce mouvement naissant se multiplient, et plusieurs efforts sont entrepris pour unifier sa doctrine : « Anomaly UK » tente une première définition dans son « Introduction concise à la néoréaction » ; un « canon néoréactionnaire » et un « code de conduite » sont bientôt établis. Pour mieux la situer dans le paysage des droites, « Spandrel » établit une intéressante trichotomie : la néoréaction se trouverait à la confluence des trois droites techno-commercialiste, théocratique et ethno-nationaliste.
C’est à partir de 2015 que la néoréaction pénètre les cercles du pouvoir. Yarvin tisse des liens financiers et idéologiques avec les milliardaires Peter Thiel et Marc Andreessen, et devient en quelque sorte l’éminence grise de la « Silicon Valley de droite » qui se rallie à Trump en 2022. Ses réseaux s’étoffent : il fréquente les conférences NatCon, est reçu par Tucker Carlson, se rapproche de J.D. Vance qui le cite ouvertement. La nomination de celui-ci à la vice-présidence est considérée comme une consécration pour Yarvin, qui aurait désormais ses entrées à la Maison-Blanche. Depuis, on lui devrait la création du DOGE sous la houlette d’Elon Musk, l’ultra-présidentialisation du second mandat, ou encore l’idée de transformer Gaza en « ville-entreprise ».
Le temps de la Cathédrale
Le grand intérêt des néoréactionnaires, c’est qu’ils jettent un regard d’ingénieur, neuf et lucide, sans mystique aucune, sur le politique. Aussi se livrent-ils à une monumentale opération de démystification : la pensée de Yarvin se veut une « pilule rouge », référence à Matrix, permettant de sortir des illusions progressistes pour proposer une lecture alternative du monde.
Ainsi en est-il du régime. Nous croyons vivre dans une société ouverte où concourent librement des idées plurielles, afin que les meilleurs triomphent. Or, dans les faits, on remarque un étonnant unanimisme entre les grandes institutions universitaires et journalistiques, consensus qu’on ne peut toutefois imputer à un grand chef qui dicterait à tous le « Synopsis » à suivre, comme dans un régime dictatorial. « Il n’y a pas de Goebbels qui dit aux écrivains quoi écrire, aux cinéastes quoi filmer, aux journalistes quoi imprimer, ou aux professeurs quoi professer. »
En fait, cette uniformité intellectuelle est l’œuvre de la « Cathédrale », concept-clef de Yarvin : le complexe académico-médiatique impose les idées réputées bonnes à l’opinion afin d’orienter les décisions de l’État sans jamais avoir à en assumer publiquement la direction. « Les universités prennent les décisions, en faveur desquelles la presse produit du consentement. » L’État et l’Église n’ont pas été séparés, et c’est l’Église progressiste – cette secte chrétienne sécularisée – qui contrôle l’État. Le consensus idéologique se fait spontanément, chacun étant incité à se conformer aux instances dominantes sur le marché des idées (Harvard ou la Sorbonne, le New York Times ou France Culture) pour progresser professionnellement.
Loin d’être contingente, cette Cathédrale est un vice structurel des démocraties : si la légitimité repose sur l’opinion, alors gouverne celui qui contrôle l’information. Mine de rien, Yarvin dénie donc à la démocratie ce qui devait être son avantage – être le régime le plus capable d’obtenir une information fiable sur l’état du pays via les élections. Or, la Cathédrale court-circuite ce processus, les élections ne mesurant plus l’efficacité d’une politique, mais la compatibilité d’un gouvernement avec l’orthodoxie fabriquée en amont. La souveraineté s’en trouve déplacée en dehors du cercle de la responsabilité politique : là encore, les théories de la démocratie comme idéal de représentation subissent un démenti sévère. Ce vice informationnel explique du reste pourquoi les démocraties finissent par péricliter : elles perdent tout contact avec le réel.
Le président est mort, vive le roi-PDG
Toute alternance politique devra donc commencer par un « Reset », à savoir la destruction de la Cathédrale. Mais comment prendre le pouvoir ? À rebours de tout activisme, Yarvin prône le « passivisme ». Il faut se concentrer sur la production de contenu théorique, dans l’ombre afin de ne pas stimuler les défenses immunitaires du progressisme, ceci afin de rallier une contre-élite à sa cause jusqu’à être en position de sonner, d’un coup d’un seul, le glas du progressisme. Bien loin du fascisme qu’on leur prête, les néoréactionnaires font le pari d’une stratégie élitiste, comme l’explique Nick Land : « La néoréaction se place à l’écart de la politique des masses. Son heure ne viendra que lorsque l’ère des masses sera révolue. » Une fois au pouvoir, le coup d’État sera technique : il suffira de définancer universités et médias, selon l’acronyme RAGE (retire all government employees). Musk a essayé, mais s’y est cassé les dents.
Viendra l’heure de la restructuration. Le nouveau régime devra répondre à l’autre limite de la démocratie : celle-ci serait inefficace et irresponsable, selon le constat posé par l’anarcho-capitaliste Hans-Hermann Hoppe dans Démocratie, le Dieu qui a échoué. En multipliant les consultations, intermédiaires et contre-pouvoirs, la démocratie a rallongé les chaînes de commandement, tout en diluant la responsabilité dans un dédale de médiations. La décision est éclatée ; personne n’est plus responsable de rien. Au contraire, les néoréactionnaires défendent une conception brute du pouvoir. Le gouvernement, c’est un homme qui décide. La souveraineté doit être identifiée, incontestable et efficace : c’est le sens du « formalisme », qui consiste à reconnaître par le droit toutes les propriétés effectives, sans plus se demander si elles sont justes ou morales, ceci afin de mettre fin aux conflits et de supprimer l’instabilité. La force fait droit, pour avoir la paix.
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En matière gouvernementale, Yarvin prône une hybridation curieuse entre État et entreprise qu’il nomme « néo-caméralisme ». L’idée est simple : l’État est, comme n’importe quelle entreprise, un patrimoine à gérer, dont la valeur dépend de la qualité des services qu’il fournit (sécurité, justice, infrastructures). Pour en assurer une gestion efficace et responsable, il doit devenir la propriété individuelle d’un souverain, et non plus la propriété collective d’une nation – ainsi se trouve réhabilitée la figure du roi, forme la plus naturelle du commandement.
Mine de rien, la néoréaction retrouve ici un argument classique en faveur de la monarchie : le royaume étant un patrimoine familial, l’intérêt du monarque se confond strictement avec celui de la nation. Mais sous la plume de Yarvin, c’est bien l’esthétique entrepreneuriale qui l’emporte. « Les États-Unis ne sont qu’une entreprise. Rien à voir avec une confiance mystique qui nous est confiée par les générations. […] C’est juste une vieille et grande entreprise qui détient une énorme pile d’actifs. » L’État doit appartenir à un roi, qui nommera un PDG à sa direction. Comme Trump a nommé Musk.
Du marché politique au transhumanisme
Ce régime nouveau suppose l’exit, c’est-à-dire la possibilité pour tout un chacun de passer d’un État à l’autre selon ses envies. Le monde ressemblera donc à un patchwork de petites cités-États plus ou moins autoritaires, comme Singapore, Dubaï ou Hong-Kong, proposant des services différents entre lesquels les citoyens pourront choisir. En somme, la question politique sera résolue par le marché et la mise en concurrence des entités politiques, le succès d’un régime se mesurant à son attractivité, comme un produit à ses ventes. Sous leurs atours autoritaires, les néoréactionnaires prônent au final un monde où l’on vote avec les pieds.
Tout ceci témoigne de l’imaginaire libertarien des néoréactionnaires. Point d’épaisseur anthropologique chez eux : les citoyens ont un rapport purement volontaire et contractuel à l’État, fondé sur la satisfaction de leurs intérêts. L’enracinement, la gratitude et le sacré y ont peu de place. Pas étonnant à ce que Yarvin classe Hobbes, le père de la modernité, en tant qu’« écrivain réactionnaire », au lieu de se référer à Maistre ou Gómez Dávila. L’autre point frappant, c’est de voir combien ils évacuent in fine le politique qu’ils prétendent réhabiliter. D’un côté, en amalgamant ordres économique et politique, ils semblent incapables de penser ce qui fait l’irréductibilité du politique. De l’autre, le politique a chez eux pour seul objectif d’annihiler les conflits, par crainte de l’anarchie, ceci en formant des communautés homogènes d’où la cohabitation entre des points de vue divers, ce qui est le propre du politique, serait évacuée. Cette solution candide, doublée d’un certain cynisme, laisse songeur.
C’est donc une réaction bien particulière et résolument moderne, qui au lieu du retour à un monde hétéronome (Dieu, la tradition, le droit naturel) propose de déployer pleinement le capitalisme marchand en dépassant les entraves que représentent la démocratie et le progrès – c’est tout le sens de l’ « accélérationnisme » du nihiliste Nick Land. Dans cette veine, d’autres auteurs assez effrayants réfléchissent aux manières de produire cet homme augmenté de l’après-progressisme. Ainsi en est-il de l’eugénisme de « Spandrell » (qui condamne la dégénérescence génétique de l’Occident et voudrait calquer la hiérarchie politique sur les hiérarchies raciales), du virilisme de « Bronze Age Pervert » (au nom d’une éthique héroïque, il en vient à considérer que « la famille est la fin de l’homme »), ou du transhumanisme débridé de « Zero HP Lovecraft » (qui voudrait faire de la science-fiction une réalité).
Saine réaction au progressisme, ou extension dangereuse du domaine du marché ? On le voit, la néoréaction est un magma aux effusions diverses et curieuses, parfois absurdes ou carrément scandaleuses. Reste qu’avec une influence grandissante dans les hautes sphères, elle est en train d’imaginer les formes politiques les plus originales et les plus explosives de notre temps. D’où la nécessité de les prendre, vraiment, au sérieux.


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