« Méfiez-vous de son visage poupin et de ses bonnes manières ! », s’étranglait la presse autorisée lorsque Geoffroy Lejeune fut nommé à la tête du JDD, au grand dam de toute une partie de la profession, toujours ravie de se donner des airs de Jean Moulin à moindres frais. La presse de gauche ne supporte pas quand « l’extrême droite » ne ressemble pas à l’idée qu’elle s’en fait : pas de monocle, pas de moustache à la Bernard Lugan, pas de brillantine dans les cheveux pour ressembler à un Mussolini de pacotille, ni de fleuret moucheté qui traîne au sol.
Quelques années plus tard, Geoffroy Lejeune n’a plus le visage aussi poupin : il faut dire que reprendre l’un des hebdomadaires dominicaux les plus vendus en France, essuyer la démission de la presque totalité de l’équipe avec perte et fracas, et repartir de zéro sous les horions des Justiciers assermentés de la pensée unique… il y avait de quoi se faire quelques cheveux gris. « Il y a eu des moments chauds, reconnaît Geoffroy, lorsqu’on a commencé c’était un peu la panique, puisque les bureaux étaient vides… » Aujourd’hui, le JDD se contente de faire son boulot, avec autant de méthode et d’exigence qu’avant… et contre les vents contraires. Ce qui n’empêche pas celui qui a été le plus jeune patron de presse de France de jeter sur sa carrière – qu’on pourrait qualifier de fulgurante – un regard plutôt humble et détaché. « J’ai commencé à travailler sous Sarkozy, autant dire que c’était encore l’ancien monde. J’étais un jeune journaliste politique, et je suis arrivé avec plein d’idées préconçues sur le métier, plein d’espoirs aussi. Mes références, c’était Éric Zemmour ou Franz-Olivier Giesbert, j’avais quasiment tout lu d’eux », nous raconte-t-il. « J’ai beaucoup suivi l’UMP, un peu le Front national, j’ai même couvert les années Hollande avec passion. Mais lorsqu’Emmanuel Macron a été élu, il s’est clairement passé quelque chose, et tout le monde l’a senti. Nous sommes passés dans une autre époque. D’un coup, tout ce narratif soi-disant disruptif a jeté sur le monde politique d’avant une sorte d’ombre, et je ne me suis plus reconnu dans les discours ni dans les positionnements des uns et des autres. » Ça tombe bien : c’est le moment où Geoffroy devient directeur de la rédaction chez Valeurs actuelles. Un rôle chronophage qui lui permet de s’éloigner un peu du monde politique et de prendre un peu de hauteur. C’était nécessaire, puisque le journalisme aussi est en train de changer, au moment où Macron installe en France ses molles ambitions de start-uper. D’un coup, à cause du silotage numérique orchestré sournoisement par les réseaux sociaux, les Français lisent de la presse non plus pour apprendre ou être surpris, mais pour être réconfortés dans leurs opinions. « Le macronisme, c’est le début de la société algorithmique. Une société où l’on devient peu à peu imperméable à la contradiction, où l’on ne connaît plus personne qui ne nous ressemble pas. »
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Une France polarisée, dans laquelle la presse servirait uniquement de passe-plat entre une élite technocratique et une population vassalisée dans les grandes largeurs, incapable d’exister davantage sur le terrain des idées… Le constat serait-il si désespéré ? « On peut encore faire des choses, tester des trucs et être récompensé pour son audace. La meilleure preuve, c’est le succès de VA+ [chaîne YouTube de Valeurs actuelles, ndlr] qui était au départ une idée de stagiaires et qui est devenue quasiment incontournable. Moi je n’y connaissais strictement rien… et j’ai été bluffé par le résultat. » L’autre nouveauté indéniable, c’est aussi la façon dont la parole de droite s’est décomplexée. Pour le pire et le meilleur : « Je suis né en 1988, donc je n’ai pas connu les années Mitterrand, j’ai toujours eu l’impression de pouvoir dire ce que je voulais, mais avec mesure. Ce que je pourrais reprocher aux plus jeunes générations, c’est peut-être qu’elles manquent un peu de cadre. En revanche, ce qui est nouveau, c’est que la droite s’autorise enfin à avoir de l’humour. » L’humour, faut-il en avoir pour continuer à faire ce métier, alors que l’IA pourrait bien être en passe de ringardiser 99 % des rédacteurs ? « L’IA peut nous tirer vers le haut… à condition d’être malins… mais surtout de croire à ce qu’on raconte. »





