La campagne se peuple. On parle depuis les années 1990 de nouveaux ruraux : citadins lassés du métro, du boulot et du dodo, qui retournent au vert. Avec leur arrivée, la surface agricole recule au profit des zones périurbaines – déplaçant ainsi les zones de contact entre néo-ruraux et cultivateurs. En suivant le rythme de l’extension du bâti, certains conflits pourraient aller croissant. D’autant que la campagne est de moins en moins associée à la fonction agricole. Autrefois terre nourricière, on y voit désormais un réservoir foncier où « faire construire » à moindres frais. Avec des pensées moins prosaïques, plus idéologiques aussi, certains retournent à la campagne animés par les peurs du temps: collapsologie, éco-anxiété, certitudes affirmées sur l’effondrement de notre civilisation urbaine et industrielle… Problème : la campagne n’est pas aussi bucolique qu’un vers de Virgile, ni aussi apaisante qu’un tableau de Pissarro. On y rencontre des gens pour qui vivre à la campagne, c’est d’abord vivre de la campagne. La moisson nocturne, la peur des fongicides et pesticides, l’éventuelle installation d’un bâtiment d’élevage à proximité d’habitations…
Bruits et odeurs
Les animaux ne sont plus bienvenus chez eux. Dans le Calvados, une pétition lancée en 2016 par la FDSEA défendait l’implantation de « fermes à la campagne ». Étrange revendication: où trouver une exploitation agricole ailleurs qu’en campagne ? Elle fait écho à de nombreuses plaintes qu’auraient reçues les agriculteurs concernant leur activité et les nuisances engendrées. Plus récemment, l’affaire dite d’Adainville a opposé plusieurs habitants à l’installation d’un cultivateur, de ses 13 vaches bretonnes pie noir et 28 chevaux. Levée de boucliers: les animaux provoquent « des nuisances permanentes, notamment sanitaires, sonores et olfactives encore accentuées par la vitesse des vents, la pluviométrie et l’humidité de l’air ». Si le tribunal a fini par donner raison au cultivateur, la cour d’appel de Riom en a condamné un autre qui avait construit une étable adjointe à une fumière à moins de cinquante mètres d’une habitation en 2017.
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Pour prévenir tous ces conflits, le député Pierre Morel-À-L’Huissier a déposé en ce sens, un projet de loi visant à « protéger le patrimoine sensoriel des campagnes françaises ». Ce dernier recenserait près de 1 800 demandes au titre des nuisances environnementales présentés aux les tribunaux et plusieurs centaines de recours contre « troubles anormaux de voisinage ». Alors autant assécher la source de ces recours: c’est-à-dire le vide juridique.
Pour folkloriques qu’ils semblent, ces conflits ne sont pas insolubles. Les éleveurs ont eu tendance à ouvrir leurs portes aux résidents locaux pour mieux se faire connaître. Surtout, nombre de nouveaux venus veulent désormais se faire passer pour campagnards. Qu’on ne les regarde plus en néo-ruraux ou en brebis galeuses: ils aiment les bêtes, supportent leur bruit et leur odeur.
Le fumier fleurit désormais le cervelet humain et chacun rêve de son petit trianon. Les rêveries bucoliques et certitudes idéologiques font depuis quelques décennies un curieux ménage
Quand la campagne s’idéologise
Parmi ces nouveaux convertis aux vertus naturelles, on pourrait aussi trouver quelques novices un peu trop zélés. Il y a déjà des groupes véganes installés en campagne. On trouve un peu partout des initiatives inattendues, parfois même amusantes. Ainsi depuis 2017, Poulhouse, une « maison de retraite » en Haute-Vienne accueille les poules pondeuses pour leur offrir une seconde vie digne et leur éviter l’abattoir. Il s’agit parfois d’actions plus militantes. Le parti animaliste a des antennes en campagne. Des refuges proposent de « sauver » les animaux de la ferme de l’abattoir ou simplement de les extraire de la production agricole. L’association L214 en recense une trentaine, situés en zones rurales. L’un d’eux « le refuge groin groin » situé entre Le Mans et Laval raconte sur son site l’histoire de ses pensionnaires sauvés de la ferme : ainsi le porcelet « Hagrid » ou les poules et poulets « Picsou (RIP), Donald (RIP), Daisy, Riri, Fi&, Loulou (RIP), Géo Trouvetou, Gontran et Flagada issus d ’un élevage intensif » qui auraient été « sauvés lorsqu’ils étaient encore poussins grâce à un lanceur d’alerte que l’on garde anonyme ». On doute que nos grands-parents ou ancêtres paysans répugnaient à tuer une poule le dimanche par sentimentalisme. Ces initiatives diffusent une nouvelle image de la ruralité détachée de sa fonction productive. Il est difficile d ’en mesurer l’effet. L’intention idéologique est en tout cas claire et exprimée avec force : il faut sauver les bêtes. La violence n’est pas à exclure. On parle ainsi d’attaques sur les boucheries, y compris en zones rurales. Les conflits à venir pourraient dépasser les simples problèmes de voisinage et devenir plus idéologiques.
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Le fumier fleurit désormais le cervelet humain et chacun rêve de son petit trianon. Les rêveries bucoliques et certitudes idéologiques font depuis quelques décennies un curieux ménage. On souhaite remettre du simple, de l ’ordinaire dans son quotidien et dans un même mouvement changer « les modes de vie », les « manières de faire » et instruire les consommateurs, la société, le monde entier de son exemple. La vie quotidienne devient alors un instrument de lutte. Entre les ruraux qui aiment un peu trop les animaux et ceux qui seraient coupables de ne pas trop les aimer, la campagne serait bien avisée de renouer avec son ancestral bon sens. Sous peine de devenir l’écran de tous nos fantasmes et un grand asile à ciel ouvert.





