Pourquoi avoir choisi Éric Zemmour plutôt que Marine Le Pen pour figurer parmi les révoltés de l’Occident ?
C’est une bonne question devant les résultats du premier tour. Mais il m’a paru que le phénomène Zemmour correspondait davantage au phénomène Trump, c’est-à-dire à l’idée que le peuple en souffrance considère que les élites ne répondent pas à ses avertissements et qu’il va donc chercher à l’extérieur de la classe politique un homme ou une femme pour représenter son anxiété politique, économique et culturelle. En 2017, après être revenue des États-Unis où j’avais couvert le phénomène Trump, je suis partie me promener dans les provinces de France à la demande du Figaro. J’y ai constaté une humeur trumpienne : beaucoup de Français disaient déjà qu’ils allaient voter par révolte pour Marine Le Pen. Cette idée que l’on est sur une pente stratégique dangereuse, et qu’il faut se substituer aux politiques qui ne reconnaissent pas ces problèmes. J’ai pensé pour ma part, et de ce point de vue je me suis trompée, que Zemmour était plus susceptible de faire cette jonction entre une partie des élites de droite et ce peuple désemparé. Il a été percuté de plein fouet par la crise russe, et a pâti de cette contradiction interne à chaque Français, à savoir que d’un côté ils reconnaissent que la situation est désastreuse, et que de l’autre ils ont une peur viscérale d’apporter des réponses à ces questions.
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Trump n’a pas réussi à être réélu. Zemmour a fini à 7 %. Les leaders populistes sont-ils aussi connectés au peuple qu’ils le disent ?
Est-ce la question de la connexion au peuple, ou celle de la crédibilité de leur action? Dans le cas Trump, ses quatre années au pouvoir ont aussi joué dans l’échec de sa réélection. Il faut voir que le nombre de ses électeurs a augmenté de manière spectaculaire, plusieurs millions de personnes qu’il est allé chercher, notamment dans les minorités latino, noire et asiatique. Cela démontre que les thèmes qu’il a portés continuent de travailler l’opinion américaine. Joe Biden a d’ailleurs repris un certain nombre de ces thèmes, dont cette idée qu’il fallait renationaliser la politique étrangère pour répondre aux désarrois des classes populaires et moyennes. Au-delà de la connexion avec le peuple, qui est restée extrêmement forte avec une partie de son électorat, sa personnalité clivante, exaspérante et destructrice a aussi joué. On lui a reproché son incapacité à maintenir une certaine stabilité, à non seulement avoir de bon instincts, mais aussi à construire une stratégie de long terme. Trump a par ailleurs mal géré sa défaite : elle a accouché d’une bouffée de colère effrayante le 6 janvier 2021. Il y a tout de même une déception sur les capacités à gouverner de ces populistes qui font souvent cavaliers seuls. Dans le cas de Marine Le Pen, elle n’a jamais été rejointe par des élites expertes. Alors certes, il y a des faiblesses dans ces mouvements populistes, mais cette révolte est toujours là et elle cherche de nouvelles représentations. Il appartient aux élites politiques occidentales de se pencher sur ce qui se passe, d’apporter des réponses, d’intégrer ces élites populistes dans le champ politique pour qu’il n’y ait pas ces explosions de colère problématiques et à terme dangereuses. Elles pourraient déboucher sur ce qu’on a vu aux États-Unis et que je nomme une « sécession mentale », à savoir qu’une partie de la société serait en rupture de ban définitive avec les élites traditionnelles.
À l’opposé, comment expliquer qu’en Europe de l’Est, les mouvements conservateurs-populistes au pouvoir réussissent à s’y maintenir ?
J’y vois plusieurs raisons. Viktor Orbán vient d’un parti qui a émergé à la fin du communisme et qui n’est pas seulement constitué de populistes révoltés sans expérience du pouvoir. Lui a gouverné au début des années 2000, a quitté le pouvoir au profit d’une coalition de gauche qui s’est discréditée, est revenu en 2010 avec un programme très construit et affranchi de l’influence des élites occidentales. Après la crise de 2008, il a élaboré un programme de gouvernement beaucoup plus protecteur et social. Il va à la fois résoudre les problèmes de croissance et de dette, et en même temps protéger son électorat. Il est aussi soutenu pour son rejet du multiculturalisme et le retour aux frontières. Ce point lui vaut une énorme popularité parce que l’Europe centrale regarde avec effroi ce qui s’est passé en Europe occidentale. Ces sociétés sont beaucoup plus conservatrices et ne veulent pas de notre modèle progressiste. Tout cela les inquiète beaucoup, ils sont très attachés à la famille traditionnelle et aux valeurs chrétiennes. Sur la question de la nation, il y a eu un véritable quiproquo entre l’est et l’ouest de l’Europe à propos de l’entrée des pays de l’est dans l’Union européenne. Pour eux, cette entrée était bien sûr un mouvement vers la démocratie et les libertés, mais aussi un retour à la nation. Ils sortaient d’une prison des peuples vieille de 40 ans et voulaient se réapproprier leur nation. Il y a donc eu un choc entre des élites occidentales post-nationales et cette Europe qui défendait l’idée de nation. Ce choc explique aussi la bonne tenue d’Orbán.
Marine Le Pen, n’a jamais été rejointe par des élites expertes
À quoi attribuez-vous l’échec de Zemmour ?
D’abord, il n’a pas réussi à s’emparer du vote populaire qui constituait le socle granitique du vote Le Pen et est resté sur la bourgeoisie patriote. Ensuite, il s’est complètement trompé sur la nature du régime russe par idéologie. Il n’a pas vu que la Russie vit toujours sur les décombres du totalitarisme communiste et d’un impérialisme de revanche. Il pensait que Poutine était un patriote, il n’a pas vu que c’est un homme à la tête d’un clan criminel et corrompu, qui a mis en coupe réglée la Russie et l’a empêchée de se développer.
La dernière raison, aussi très profonde, c’est qu’en mettant sur la table la question de la survie civilisationnelle de la France, il a mis les Français devant un dilemme qui les traverse en profondeur, et devant leurs peurs. Au fond, les gens sont tiraillés entre le constat de Zemmour avec lequel ils sont d’accord, et ses potions brutales car ils craignent la guerre civile. Certains en accord avec ses diagnostics ont été blessés par sa manière de présenter certains sujets, à commencer par les musulmans assimilationnistes.
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Comment expliquer que, sur la question ukrainienne, nos populistes-conservateurs ont témoigné d’un certain mépris pour des pays dont l’identité était directement en péril ?
C’est un vrai sujet. Il me semble qu’il y a dans cette relation de la droite française à la Russie un élément de connivence post-impériale ou néo-impériale. La France se pense comme une grande nation. De là, et ce n’est pas nouveau, il y a ce travers français qui ne voit que la grande nation russe, et ne voit pas toutes ces petites nations dont l’être a été écrasé par le rouleau compresseur de l’impérialisme russe, au-delà de ses régimes d’ailleurs puisqu’il y a une vraie continuité entre l’impérialisme des tsaristes, bolchéviques et staliniens.
Cette insensibilité française envers ces petites nations de l’Est est étrange. C’est un sujet sur lequel les Français doivent se pencher car il imprègne même, bien au-delà du camp populiste, notre diplomatie. La Pologne ou les pays baltes, sur lesquels j’ai beaucoup travaillé, ont beaucoup souffert de ce dédain de la France. Il y avait, à la fin du communisme, un désir de France colossal. Pourtant, sous François Mitterrand, au moment de l’indépendance des pays baltes et face aux chars de Gorbatchev, ils ont été très choqués de ne pas être soutenus. Notre diplomatie parlait toujours de l’entente avec les Russes et levait les yeux en parlant des Baltes ou des Polonais. On s’aperçoit aujourd’hui qu’ils avaient raison, qu’ils étaient en première ligne et qu’ils comprennent la Russie.
Cette insensibilité française envers ces petites nations de l’Est est étrange
Il faut une remise à plat, notamment à droite, face à cette nouvelle carte géopolitique qui est en train d’émerger. L’Ukraine qui a été sous-estimée en tant que nation depuis 2004 émerge aujourd’hui et sera un acteur important. Il faut aussi espérer que cela aidera à libérer la Russie des griffes de ce régime néo-totalitaire.
Les dépossédés
Les révoltés d’Occident ce sont, de Trump à Orban en passant par Zemmour, ceux qui traduisent la colère d’un peuple dont les élites, qui ne parviennent plus à lui parler et moins encore à s’en faire comprendre, se sont éloignées. Laure Mandeville qui a suivi les électeurs de Trump aux États-Unis, familière des pays de l’Est, prend la mesure de cette colère partout en Occident dont elle constate aussi bien la légitimité que les menaces qu’elle porte en elle. En effet, en réaction à l’effacement des repères civilisationnels qui façonnent l’histoire des peuples perce le sursaut salutaire d’un retour à l’identité et parfois la tentation de l’autoritarisme. Loin des jugements manichéens, Mandeville nous livre la description nuancée d’un phénomène politique majeur.






