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Québec : les Patriotes, entre épopée et amnésie

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Publié le

3 juin 2022

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Célébrée chaque 23 mai au Québec, la Journée nationale des Patriotes ne soulève malheureusement pas les foules, hormis la frange indépendantiste. Un silence qui signe le refus de la mémoire et de l’héritage.
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Il n’y a pas de meilleure journée que le Jubilee de la reine Elizabeth II pour parler de l’indépendance du Québec. Tout comme le 23 mai dernier, alors que tout le Canada célébrait la Fête de la Reine – Victoria, l’aïeule –, les Québécois, eux, devaient fêter dans leur coin de pays la Journée nationale des Patriotes.

Cette commémoration souligne le combat courageux mené par les Canadiens-Français lors des luttes de 1837-1838 contre le régime colonial britannique « pour la reconnaissance nationale [du peuple québécois], pour sa liberté politique et pour l’obtention d’un système de gouvernement démocratique ». En plus, cet hommage précède d’un mois la Saint-Jean-Baptiste, la fête nationale du Québec. On pourrait penser que la journée des Patriotes forme une sorte de préambule patriotique, une première partie exaltée, un prélude passionné ouvrant la grand’ voie jusqu’au 24 juin. Hélas, il n’en était rien.

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Alors que la fête doit être célébrée par tous les Québécois, elle ne l’est en réalité que par la frange indépendantiste. À l’exception d’une caricature et d’un article listant les commerces ouverts en ce jour férié, les grands quotidiens de la Belle Province n’ont offert ni réflexion, ni hommage à ces héros qui, pour certains, finirent la corde au cou. C’était pourtant la dernière fois que des Canadiens-Français mouraient pour leur patrie, mais les médias n’ont proposé que de l’indifférence en souvenir de cette ultime épopée dans l’histoire du Québec. À noter qu’il n’y a aucun concert ou feux d’artifices au programme pour la Journée nationale des Patriote. C’est peut-être une fête trop peu douillette et trop peu joviale pour qu’on se dise fièrement « Je me souviens ».

Remontons dans le temps ! Au mois de mai 1837, c’était la provocation de trop. Le mouvement des Patriotes, d’abord pacifiste, revenait d’un voyage à Londres où l’on proposa 92 résolutions pour réformer les institutions politiques du Bas-Canada (le Québec d’aujourd’hui). Les Britanniques refusèrent les résolutions en bloc et accordèrent davantage de pouvoir au gouverneur général, puis interdirent les assemblées publiques. Qu’attendait-on de cette majorité historique démunie et sans armée, assimilée petit à petit par une minorité dominant les secteurs financier, politique et juridique ? Pour une dernière fois dans l’histoire, les Canadiens-Français jouèrent d’un seul cœur le tout pour le tout, et les Patriotes firent le pari de transformer le combat politique en un combat armé. La quête d’indépendance était déclarée.

J’ai été fidèle à la devise d’un Français : ‘La mort plutôt que le déshonneur !’ ; ils pourront m’enlever la vie, mais jamais ce qu’il y a dans mon âme

Les soulèvements populaires forcèrent le gouvernement britannique à redoubler de leurs forces, car on commençait à craindre la naissance d’une République française d’Amérique. Nous pouvons nous vanter d’avoir ainsi défié, malgré la misère, l’isolement et la spontanéité, ce qu’était à l’époque la plus puissante armée du monde. Notre fougue inspira même des étrangers, des Français. Voilà Charles Hindelang, jeune mousquetaire de 29 ans qui, la veille de son exécution, lors d’un émouvant discours adressé aux autres condamnés, perpétua cette vieille tradition française qu’est celle de mourir pour une idée : « J’ai été fidèle à la devise d’un Français : ‘La mort plutôt que le déshonneur !’ ; ils pourront m’enlever la vie, mais jamais ce qu’il y a dans mon âme. Je meurs dévoué comme toujours à la cause sacrée de la liberté, la conscience tranquille, convaincu d’avoir fait mon devoir en combattant pour la liberté canadienne. » Quand on lui lia les mains avant de le mener à l’échafaud, il eut le courage de dire : « La mort n’est rien pour un Français ». Enfin, avant d’être pendu, ses derniers mots n’étaient que panache : « Canadiens, en vous disant adieu, je vous lègue la devise de la France : Vive la liberté. » Même face au Général debout sur un balcon, il apparaît que le Québec et la France n’avaient jamais été aussi semblables et aussi fraternels que sur cet échafaud, en ce 15 février 1839.

Le peuple québécois, à l’origine de ce rapprochement et de cette énergie désespérée qui toucha la mère-patrie, n’aura donc jamais été aussi radical, aussi extrême, aussi audacieux. Or les Québécois ne sont plus des désespérés, on le sait. Mais ce n’est pas le plus grave des problèmes qui les affligent aujourd’hui. Certes, ce serait merveilleux de les voir soudainement se réveiller pour enfin décrocher l’indépendance et le grand destin que leur annonçait la Nouvelle-France. Mais comment peuvent-ils un jour y arriver s’ils se refusent une mémoire et un héritage ? Car ils oublient qu’ils sont héritiers de ce puissant instinct de survie, cette pulsion par moment violente, qui aura forgé depuis 1759 ce que l’écrivain français Louis Hémon qualifiait sublimement de « race qui ne sait pas mourir ».

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Les fédéralistes et les mous rétorqueront que la violence des Patriotes attira une légitime vengeance impériale ainsi que la répression inouïe ; le rapport Durham qui nous condamnait à l’infériorisation ; puis l’Acte d’Union qui nous imposait la subordination. Les Patriotes seraient une faute, presqu’un regret. Voilà l’esprit colonisé chez ceux qui se désolidarisent de leurs aïeux, aussi maladroits et désorganisés furent-ils dans la stratégie militaire qui leur était étrangère, plutôt que de pourfendre ceux qui furent longtemps nos oppresseurs. « Québécois, avez-vous du cœur ? » La question résonne dans le vide ; l’honneur ne fait plus partie de notre langage courant. La France nous a trop manqué.

Enfin, les indépendantistes ne doivent pas être seuls à se proclamer héritiers des Patriotes. Pour toutes les réclamations légitimement défendues à l’époque – dont l’égalité entre Blancs et Autochtones, l’abolition de la peine de mort (qui aura lieu en 1976) et l’éducation obligatoire (qui ne viendra qu’en 1943) –, ainsi qu’au nom de toutes les discriminations et les sévices qui ont jadis contraint à la survie un peuple qui était appelé à s’épanouir, les nationalistes soft et les fédéralistes ne manquent pas de raisons pour se rallier à leur hommage.

Notre mépris embourgeoisé de pacifisme puis de fonds de retraite nous coûte la mémoire, et on n’a pas le droit, comme chez les grandes nations, d’être si orgueilleux

Et pourtant, cela les indiffère. Est-ce parce que notre société trop aseptisée, qui a horreur des chicanes dans la cabane, rejette le sang et la mort qui était le fil rouge de cette belle tragédie ? Ou est-ce parce que les Québécois, aujourd’hui prospères quoique fédérés, ont honte de ce Vieux de ‘37 qui figure sur le drapeau tricolore des Patriotes, courbé par l’usure, pauvrement habillé et chaussé, avec sa carabine au bout des bras ? Notre mépris embourgeoisé de pacifisme puis de fonds de retraite nous coûte la mémoire, et on n’a pas le droit, comme chez les grandes nations, d’être si orgueilleux.

Notre soldat français dit encore, en attendant l’heure de sa mort : « Un jour viendra où tes fils se souviendront, dans leurs jours de fête, que Charles Hindelang, un étranger, mourut martyr pour eux et victime de la vengeance anglaise. » Cher cousin, cela tarde au Québec de se dire et sans hésiter : Je me souviens !

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