La force brutale des usines a profondément transformé l’humanité en l’asservissant à la dictature froide de l’outil de production, où règnent les machines et les technologies. L’industrie arracha l’homme à son village, à ses racines, à ses champs, ses arbres, ses rivières, à tout ce qui forgeait sa culture. Elle en fit un être blême, prisonnier des villes, incapable de s’abandonner au rythme des saisons, ni d’apprécier la beauté d’un ciel autrement qu’en format de carte postale. Qui peut croire et prétendre que cet individu urbain, à la conscience brisée, soit autre chose qu’une sorte d’ersatz social, errant dans les rues blafardes, avec pour tout rêve une brume poisseuse envahissant l’esprit.
Il ne s’agit naturellement pas de dresser l’apologie de la misère paysanne et des famines des temps anciens. Il s’agit simplement de ne pas oublier que l’homme moderne a payé l’amélioration matérielle de son sort au prix fort. Cela lui a coûté bien plus que d’uniquement devoir se plier à la dureté de la condition de travail ouvrière du XIXe siècle. Cela lui a fait perdre tout un monde, celui de ses ancêtres, celui qui avait patiemment formé l’âme profonde des populations. La brisure psychologique créée par l’urbanisme contemporain et les modes de vie productifs nés de la révolution industrielle constitue la matrice de tous les totalitarismes qui ont ravagé le XXe siècle et qui survivent, à l’état de fantômes maudits, au plus profond de nos mémoires. Les peuples sont devenus des masses, vivant en bataillons, marchant au pas, puant le stress et dormant mal. Certes les usines ont largement disparu en France.
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Mais la civilisation des machines et des villes régimentaires domine encore impitoyablement nos existences. Nous subsistons sous la férule high tech de nos ordinateurs et de leurs intelligences artificielles, robotiques aux logiques glaçantes. Dans le meilleur des cas, il nous est promis désormais, pour tout avenir radieux, des « smart cities » aux modes de vies standardisés pareils à des poulets élevés en batteries. Cette urbanité, sorte de casernement des êtres, produit aujourd’hui une violence sourde et quotidienne. Tout nous y étreint d’un puissant sentiment dépressif. Chacun devine, au fond de lui-même, le désastre d’un être en ruine. Le goût de l’écologie qui se répand un peu partout ne représente peut-être, en réalité, qu’un appel désespéré que l’homme lance à la nature pour renouer avec le bonheur bucolique qui manque à son âme, tel un paradis perdu.
Je laisse aux singes savants de notre intelligentsia le soin de compter les permis de polluer et d’inventer des taxes-carbone. Je leur abandonne sans aucun regret leur goût pour l’urbanisme mondain, labellisé bio, avec des pistes cyclables ridicules, tantôt genrées tantôt dégenrées, tournicotant entre les abris bus. Qu’ils aillent en trottinettes à longer les façades qui leur servent d’horizons gris. Qu’ils peignent à leur guise, sur le sol, des lignes droites ou courbes, continues ou pointillées, blanchâtres, des passages réservés pour ceci ou pour cela, façon parcours pour rats de laboratoires. Je leur offre tout à loisir ma part de mâcher les salades solidaires, jaunâtres, poussant sous l’urine des caniches, aux carrefours des avenues parisiennes, légumes plantés par trois aux pieds de platanes décatis. Je confie aux bobos déplumés le bonheur de cultiver quatre raies de houblon sur le toit des immeubles de leurs quartiers en débandades, les trottoirs couverts de crottes et de papiers gras, les squares pour enfants parsemés de mégots mal éteints et de seringues à toxicos. Je leur cède les plaisirs de se voir emmurés entre les placards criards des affiches publicitaires racolant nos consciences, en nous scandant les bonheurs obscènes d’une société qui idolâtre sans honte jusqu’à ses téléphones portables. Cela leur va si bien. Ils vivent comme ils pensent, cadavres exquis de la modernité.





