Le miroir des films hollywoodiens nous le montre : le temps des femmes douces, aimantes et compréhensives est passé. Place aux femmes guerrières, dynamiques et audacieuses. Rien de plus éloigné de ce que devrait être une femme actuelle, que la « femme qui attendait » (Andreï Makine). La machine à spectacles récrit les contes de fées en traquant la langueur, la lenteur et la poésie comme autant de mutilations opérées par un patriarcat impénitent. Il faut lutter contre ces stéréotypes, et c’est pourquoi notre fraîche Première ministre Elisabeth Borne a donné sa réussite en exemple à faire rêver « les petites filles ».
Pour comprendre l’obscénité d’un tel appel, il est nécessaire de se souvenir des origines historiques de la position domestique des femmes. « Le renversement du mariage arrangé s’est fait au nom de l’amour romantique et d’une nouvelle conception de la famille comme refuge contre le monde hautement concurrentiel et souvent brutal du commerce et de l’industrie. Le mari et la femme, selon cette idéologie, devaient trouver réconfort et renouveau spirituel en compagnie l’un de l’autre. La femme en particulier servirait […] d’“ange de consolation” », explique Christopher Lasch dans Un Refuge dans ce monde impitoyable.
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Si désormais aucune femme ne doit plus se penser comme un refuge de tendresse pour l’homme harassé, c’est à cause de l’extension impitoyable du domaine de la concurrence et de la marchandisation au dernier havre de paix, la famille. Les femmes doivent être « actives et dynamiques », quand bien même elles voudraient être éthérées et insouciantes. Ces « changements de stéréotypes » ne sont qu’une brutale mise au pas, afin que leur imaginaire colle à l’évolution du mode de production. On donne pour une émancipation vis-à-vis d’un passé odieux ce qui n’est qu’un renforcement de la dépendance au marché du travail. Celui-ci sait très bien sans avoir lu Freud que « l’amour est antisocial » : une famille stable, fondée sur une affection réciproque et durable, quels consommateurs médiocres ! Ces gens pourraient vivre d’amour et d’eau fraîche et ne plus acheter la camelote qui sert de palliatif à la détresse générale. Les jeunes filles lisent fébrilement des analyses féministes au lieu d’Orgueil et préjugés, car l’idée d’une fin de la lutte pour la survie ne les effleure même pas.
Un brin de nostalgie demeure : ces femmes soumises à présent aux mêmes contraintes sur le marché du travail rêvent parfois d’hommes doux, tendres et attentionnés. Elles aimeraient que leur compagnon soit ce qu’elles furent jadis pour eux : un ange de consolation dans un monde froid et concurrentiel. Mais cet « homme déconstruit » est bien sûr incapable de donner ce qu’on lui demande, car il est aussi malmené par le salariat moderne. Cependant le féminisme affirme que cette incapacité lui est congénitale. C’est pourquoi l’égalité hommes/femmes est devenue le grand projet du quinquennat de Macron. Cela sert à blâmer les hommes pour des souffrances qui dérivent de l’organisation générale de la production, mais que l’oligarchie donne pour émanant de leur nature mâle. Ainsi tout continue comme avant, vers la marchandisation générale.





