Huit cent seize admissibles au CAPES externe de mathématiques pour 1035 postes à pourvoir. 720 pour 755 en lettres ou 83 pour 213 en allemand. Les chiffres de concours de recrutement pour l’année étonnent. On ne parle que des candidats ayant passé les examens écrits. Même si à l’issue des examens oraux tous les postes sont pourvus – et que le jury ne discrimine parmi les candidats aucun péquin jugé inapte à tenir une classe en se faisant respecter et comprendre d’un groupe d’adolescents – les chiffres sont bien deçà des besoins de recrutement de l’Éducation nationale. Pour remplir les classes, elles font feu de tout bois : job dating, recrutement via internet… On prend parfois le tout-venant.
Un salaire souvent jugé indécent
Le métier n’est pourtant pas sans avantages. Il offre une certaine souplesse dans l’organisation de son temps libre et de son travail – passés les 18 heures de service obligatoire – sans parler des fameuses vacances calquées sur celles des élèves. Comment expliquer cette crise des vocations ? Il y a d’abord le salaire. Malgré certaines revalorisations qui font un peu l’effet d’un cache-misère, les rémunérations sont souvent jugées indécentes. 1,3 fois le SMIC à bac +5 pour les débutants. Le salaire s’approche péniblement des 2500 euros en fin de carrière. Sans attendre d’hypothétiques revalorisations, beaucoup d’enseignants font d’ailleurs un travail d’appoint pour s’offrir un treizième mois : traduction, écriture, cours privés…
Sans attendre d’hypothétiques revalorisations, beaucoup d’enseignants font d’ailleurs un travail d’appoint pour s’offrir un treizième mois.
Rien d’anormal en soi ni d’inquiétant à voir des enseignants écrire, traduire ou même enseigner en complément. De plus en plus, c’est cependant l’enseignement qui devient un métier annexe. Un constat posé notamment par Antoine Compagnon dans un entretien au Figaro en 2014 : « La féminisation massive de ce métier a achevé de le déclasser, c’est inéluctable. Un métier féminin reste encore souvent un emploi d’appoint dans un couple. L’enseignement est choisi par les femmes en raison de la souplesse de l’emploi du temps et des nombreuses vacances qui leur permettent de bien s’occuper de leurs enfants ». Ces propos – jugés par certains internautes sexistes – lui avaient été vertement reprochés. L’entretien ne se limitait pourtant pas à ce seul aspect et identifiait un autre déclassement qu’économique : « Cette déconsidération est liée au déclassement social des professeurs, lui- même lié à la massification de l’enseignement ».
Un métier en déclassement social
Il serait vain de penser que seul le salaire dissuade les vocations. Pas loin du médecin de campagne ou du notaire, l’enseignant jouissait autrefois d’une certaine considération. On l’associait au stéréotype amusant et plutôt flatteur du vieil instructeur aux manières gauches, portant veste marron et cartable poussiéreux, souvent savant et parfois caustique, un peu dans son monde. Une figure entretenue par le cinéma, la littérature et la culture populaire : entre le professeur Tournesol, le père de Marcel Pagnol et Monsieur Bergeret dans Anatole France. Cette figure, c’est encore la réalité de milliers d’enseignants : instituteurs, professeurs du secondaire, chercheurs, ils ont en commun une pieuse humilité pour le savoir qu’ils enseignent. La considération sociale perdue dont parle Antoine Compagnon, c’est aussi celle de la connaissance patiemment et humblement acquise. Le prestige de la culture classique dont le professeur était la dernière vestale. Un enseignant passionné et expert de ce qu’il enseigne marque souvent ses élèves.
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On peut lire ici ou là qu’une connaissance encyclopédique de la matière qu’on enseigne ne suffit pas à faire « un bon professeur ». La dernière réforme du CAPES s’inscrit dans une évolution au long cours consistant à réduire la part des contenus disciplinaires au profit de la pédagogie, de la didactique et de la connaissance de l’institution. Des rumeurs persistantes font encore état d’une suppression pure et simple du concours de recrutement – lequel serait remplacé par une sorte d’entretien préalable portant davantage sur la « motivation » du candidat que sa maîtrise des contenus.
Des formateurs harceleurs
C’est peu dire que la formation des enseignants ne viendrait pas combler d’éventuelles carences. Souvent décriés, les fameux INSPE – Instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation – sont une source de plaisanteries et d’anecdotes truculentes chez les jeunes stagiaires. On peut assister par exemple à deux heures de cours magistral sur les excellentes raisons qu’ont les élèves de ne pas lire les œuvres au programme. Les stagiaires doivent participer à des activités aussi profitables « qu’apprendre à respirer par le dos », « présenter son identité en quatre dessins », « mettre son cours en spectacle de marionnettes »… Sauf à mettre en doute la compétence des formateurs – ou leur niveau intellectuel – un pareil management ressemble à de l’humiliation et du harcèlement moral. Voire du harcèlement tout court. Les formateurs et encadrants reprochent vertement à des stagiaires parfois agrégés, issus de classes prépa ou titulaires de master universitaire, d’enseigner leur matière « de manière trop explicite », « trop magistrale » – ce qui revient au vu de la densité des programmes à leur interdire de faire cours. Dans les académies, ces individus ont la main sur la titularisation des lauréats aux concours.
On peut assister par exemple à deux heures de cours magistral sur les excellentes raisons qu’ont les élèves de ne pas lire les œuvres au programme
Avant d’être un éducateur, un animateur ou une conscience citoyenne, le bon professeur est un esprit curieux et un passionné de ce qu’il enseigne. Pas l’infirmière des fractures françaises ou le rouage fonctionnel d’une institution d’un million d’agents. La vraie formation de l’enseignant, c’est la solitude des bibliothèques universitaires, ce sont les livres et les revues ; c’est une certaine franchise dans ses réussites ou ses échecs académiques. Et la meilleure revalorisation qu’il peut attendre – avant d’être salariale ou statutaire – serait d’abord symbolique. Elle passerait par la restauration de la place du savoir dans l’enseignement, seul moyen de restaurer la dignité de l’enseignant comme celle de l’élève.
La peur d’être envoyé en banlieue
L’institution aime humilier ses agents. Les familles et les élèves ne sont pas en reste. Tout en douceur, on envoie des néo-titulaires à l’autre bout de la France plonger dans le grand bain sans brassards. Sans expérience aussi, parfois sans soutien de leur hiérarchie, coupés de leur famille et sans réelle formation, les jeunes enseignants affrontent les nouvelles réalités françaises. Plusieurs faits divers nous le rappellent – le plus spectaculaire étant la décapitation de Samuel Paty. Nombreux sont les enseignants qui ne peuvent plus enseigner l’histoire quand elle contrevient au récit coranique, les sciences naturelles quand elles atteignent ses principes révélés ou la littérature et les arts quand leur culture légère, amoureuse, ironique ou galante entrave l’application de la loi islamique. Nombreux sont les enseignants terrorisés par les fameux parents d’élèves dont les débuts dans la « communauté éducative » au milieu des années 1980 faisaient intervenir des militants associatifs ou mères de famille désœuvrées avant que l’on ne voie arriver dans les bahuts les caïds, les grands-frères et les mamans voilées. Une des principales raisons de la crise des vocations enseignantes, c’est la peur de se retrouver pour une décennie au moins assigné dans un établissement de banlieue – devant des classes qui souvent ne sont ni françaises ni même européennes.





