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Mythique Alan Moore

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Publié le

22 octobre 2017

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Alain Moore - L'Incorrect

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Avec Jérusalem, le scénariste de From Hell offre une fresque vertigineuse avec pour personnage principal, un quartier de Northampton. Fascinant.

 

Artiste excentrique et exigeant, adorateur d’une divinité serpent – Glycon – et grand contempteur de la société de consommation, Alan Moore, d’abord scénariste de bandes dessinées cultes, telles que From Hell ou Watchmen, s’est depuis 1996 transformé en romancier monstre avec son premier livre, La voix du feu, qui prenait déjà place dans cette ville de Northampton où il est né, en 1953. L’année dernière, il publiait Jerusalem, somme polyphonique et hallucinée, qui nous parvient aujourd’hui dans sa traduction française, par Claro, aux éditions Inculte. D’entrée, l’objet impressionne physiquement : pavé de près de 1300 pages, à l’écriture serrée, divisé en plusieurs dizaines de nouvelles et en trois livres reliés entre eux selon une unité de lieu, celle du quartier des Boroughs à Northampton.

Format gigantesque auquel s’ajoute la densité des nouvelles qui, pour certaines, approchent presque le roman et figurent d’authentiques morceaux de bravoure littéraire. Chacune d’entre elles se situe à une période particulière de l’histoire de ce quartier qui tient lieu de personnage véritable et qu’on voit évoluer au fur et à mesure des chapitres et des allers-retours parmi les siècles et les décennies. Ces « portraits » fabriquent une espèce de biographie géographique où se mélangent fantastique, réalisme et mystique, sans jamais, ou presque, se départir d’une singulière mélancolie tant Alan Moore prend définitivement le parti des oubliés ; de la prostituée fascinée par Lady Di et Jack l’éventreur à l’ouvrier illettré soudain traversé par une illumination, il raconte des personnages perdus dans cette épaisseur du temps où, si rien ne se confond, tout semble s’abîmer…

On pense, bien sûr, à Dante, mais aussi, peut-être, à Lovecraf dont l’horreur magistrale s’arc-boute toujours, malgré ces monstres antédiluviens, sur une vision du monde matérialiste et désespérée

C’est peut-être d’ailleurs, là, un des éléments les plus touchants de cette gigantesque œuvre qui n’est pas sans faire écho à From Hell et à sa description quasi sociologique de l’East End pouilleux de la fin du XIXe siècle, largement effacé par les théories conspirationnistes – dont Alan Moore se moque par ailleurs – qui ont garanti la célébrité de Jack l’éventreur, pour élever cette affaire au rang de mythologie codifiée, elle aussi possédant ses initiés, ses élus, ses orthodoxes et ses hérétiques. Jérusalem, toutefois, offre une plus large perspective que celle d’un parti-pris particulier puisqu’il ne s’agit pas, à travers la description physique ou métaphysique des Boroughs, de développer une théorie, mais d’établir la reconnaissance d’un monde fondé sur plusieurs strates, tout à la fois romanesques et historiques, qui possède ses pleins et ses déliés, ses enfers et son Ciel.

 

   Lire aussi : Matthieu Jung  « Le roman français se prive, aujourd’hui, un peu trop de descriptions »

 

On pense, bien sûr, à Dante, mais aussi, peut-être, à Lovecraf dont l’horreur magistrale s’arc-boute toujours, malgré ces monstres antédiluviens, sur une vision du monde matérialiste et désespérée. De là, aussi, la différence avec celui auquel Moore rend hommage dans la bande dessinée Providence, puisque le réalisme du scénariste de La ligue des gentlemen extraordinaires s’avère souvent prétexte à une vision spirituelle, voire ésotérique, du monde, pour laquelle la littérature incarnerait le principe alchimique d’un verbe authentiquement créateur.

Les nouvelles de Moore évoquent autant de langues différentes et d’espaces singuliers qui s’entrelacent dans l’esprit du lecteur à la façon d’une espèce d’invocation magique que celui-ci prononce avec l’auteur lors qu’elle s’articule, au-delà de la compréhension, au sein même de la création. Un projet grandiose, bien loin des petits pâtés narcissiques de Saint-Germain-des-Prés.

 

 

 

JÉRUSALEM

Alan Moore  

(traduit de l’anglais par Claro)

Inculte

1266 p. — 28,90 €

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