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Les Hussards : quel testament pour les enfants tristes ? 

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Publié le

17 novembre 2022

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Il y a cent ans, Antoine Blondin venait au jour. Le village de Villerville (alias Tigreville, pays des Esquimaux) s’est mis en fête pour l’occasion, du 28 octobre au 2 novembre, célébrant l’auteur d’un Singe en hiver sur les lieux du crime. L’occasion pour nous de revenir – arguant aussi du soixantenaire de la mort de celui qui n’aura jamais 40 ans, Roger Nimier – à l’épopée tragicomique des Hussards, ces rares écrivains de rares oeuvres qui font toujours rêver les jeunes gens.
hussards

« À côté d’autres manifestations, nous étions quatre à créer une sorte de club : Roger Nimier, Jacques Laurent, Michel Déon et moi »Ainsi parla le « Pantocrator Blondin », selon le mot d’une jeune femme écrivain qui n’a hélas pas voulu nous répondre plus avant sur son sentiment pour les Hussards. On connaît la légende : le jeune critique littéraire Bernard Frank, jaloux de ne pas en être et vengeur comme un gauchiste, publie en 1952 dans la revue de Sartre, Les Temps modernes, le seul papier qui lui vaudra jamais de passer à la postérité, « Grognards et Hussards », où il change rapidement en un courant littéraire l’amitié de jeunes gens doués que, « par commodité » il qualifie de fascistes. Le ton est donné, tout va certainement bien se passer.

La légende faite de vin, de grosses voitures, de jeunes femmes, d’allégresse et de mélancolie, de blagues et de tragédie, de droitisme anar, de commissariats de police et de corridas voiturières ne se démentira pas

En réalité, c’est quelques années plus tôt que le surdoué Nimier qui était venu trouver Antoine Gallimard pour « échanger de l’encre contre du pétrole », le fin mélancolique Blondin et le « jeune-droite » d’avant-guerre Jacques Laurent, avaient été réunis par Roland Laudenbach, fondateur des éditions de la Table ronde, dans Aspects de la France (héritier de la revue d’Action française), pour une réponse à « l’enquête littéraire » commandée par Mauriac dans Le Figaro. Génial dénicheur, Laudenbach s’entourait de gamins sans-pareils, marqués, différemment mais marqués, par la guerre, et qui changeront la face d’une littérature française autrement vouée à la gloire de la gauche, sous la houlette des terroristes existentialistes. Les rejoindra, de loin, égoïstement, Michel Déon, un peu le cher Kléber Haedens, aussi. On dira bien sûr que les Hussards n’ont jamais existé. Mais le noyau que Blondin formera avec Nimier ne se modifiera jamais jusqu’à la mort accidentelle de celui-ci en 62. La légende faite de vin, de grosses voitures, de jeunes femmes, d’allégresse et de mélancolie, de blagues et de tragédie, de droitisme anar, de commissariats de police et de corridas voiturières ne se démentira pas. Même s’ils furent d’abord d’immenses ausculteurs de l’âme humaine, en quoi ils sont romancier par-dessus tout, nos Hussards auront aussi donné des rêves aux jeunes Français pour mille ans.

Un charme insolent 

Frédéric Beigbeder, quand il se confie à L’Incorrect, n’est pas le dernier : « Je ne pense pas que j’aurais écrit des livres s’il n’y avait pas eu les Hussards. Je ne prétends pas être leur disciple, mais j’ai été très influencé par leur insolence. Au moment où la folie d’écrire vous tombe dessus, à l’adolescence, vous allez vers des écrivains qui vous amusent, qui sont libres, qui ont du panache : pour moi ç’a été les Hussards qui ont créé après-guerre une littérature impertinente, avec du style, et un goût de la formule ». François Jonquères, fondateur du prix des Hussards et organisateur du Centenaire Blondin, les caractérise comme « un phare dans la tempête, la lumière au bout d’un tunnel, un verre d’Aberlour ou de Bunnahabhain après une mauvaise journée, une main tendue au bord d’un précipice, une bouffée d’air frais, une idée de la liberté, le style, enfin ». 

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L’écrivain Christian Authier tempère : « Il faut d’abord garder d’eux leurs œuvres et non une mythologie caricaturale faite de voitures rapides et de dérives alcoolisées. De Nimier, même si le roman Le Hussard bleu tient la distance aujourd’hui ainsi que l’essai Le Grand d’Espagne qui exige cependant une certaine culture historique pour le lecteur de 2022, je retiendrai d’abord le journaliste, le chroniqueur et le critique littéraire. Le Blondin journaliste, notamment sportif, et son goût des jeux de mots ainsi que sa mythologie éthylique ont hélas éclipsé le romancier : cinq titres seulement, mais des merveilles comme L’Humeur vagabonde, Un Singe en hiver et surtout Monsieur Jadis, chef-d’œuvre indémodable. Jacques Laurent avait un talent protéiforme : il faut lire le bref et déchirant Le Petit Canard, archétype de l’esprit hussard, son brillant pamphlet Mauriac sous de Gaulle qui est la somme caricaturale de l’anti-gaullisme d’extrême droite, ou son recueil de mémoires intitulé Histoire égoïste. Quant à Michel Déon, il a sans doute signé l’œuvre la plus riche et la plus variée. Outre Les Poneys sauvages ou Un Déjeuner de soleil, romans de la maturité pleins de maîtrise, ses romans de jeunesse comme Je ne veux jamais l’oublier, La Corrida ou Les Gens de la nuit n’ont rien perdu de leur grâce ». 

Démobilisés de droite 

Cependant, la complexité des Hussards est doublée par leurs choix politiques, qui pour certains furent maurrassiens, d’autres indifférents, parfois gaullistes mais uniment Algérie française. C’est, quoi qu’on en dise, aussi l’une des raisons qui les fit se conjoindre, de même que leurs admirations pour les grands réprouvés d’avant-guerre, Morand, Chardonne, Drieu bien sûr, Céline quelquefois. Et l’époque était on ne peut plus politique. Si le génie de ces hommes fut de faire un pas de côté pour éviter d’être embrigadés, c’est qu’ils n’étaient pas de gauche et justement pour cela ne voulaient pas rentrer dans le rang. Beigbeder le raconte de cette manière : « La source originelle de l’émotion qu’ils procurent se trouve dans Le Feu follet, de Drieu La Rochelle, chez nombre d’autres écrivains qui ont très mal tourné, c’est le “rendu émotif” cher à Céline. Les Hussards sont des hommes qui arrivent après l’épouvantable catastrophe, dans un pays qui a perdu la guerre et qui est coupable de collaboration. Ils arrivent avec des maîtres, soit suicidés, soit condamnés par contumace, et essaient d’écrire dans cette filiation stylistique. Tout devient donc déchéance, ridicule, mais il faut essayer d’exister malgré ça : c’est-à-dire utiliser le vocabulaire de la langue française. Ils ont presque réussi leur pari : ressusciter la droite littéraire, par la drôlerie, la légèreté, la mélancolie, devenues introuvables à gauche sauf chez quelques-uns comme Roger Vailland et Bernard Frank ».

« Ils nous ont légué aussi – chacun à leur manière – un balancement entre émerveillement et désenchantement, une mélancolie sans ostentation, une nostalgie, le goût des horizons lointains et de l’aventure au coin de la rue, le culte de l’amitié, la pudeur des sentiments »


Christian Authier

Éric Naulleau abonde : « C’est une contestation de tous les -ismes qui dominaient la vie des idées à cette époque, plus particulièrement le communisme et l’existentialisme (avez-vous remarqué qu’il n’existe pas de « hussardisme » ?), une tentative plutôt hardie dans ce contexte de déboulonner les statues des commandeurs Sartre et Camus. Un vent de liberté, un souffle d’insolence, l’affirmation de l’individu contre le militant, un réveil après les mauvais rêves de la guerre, de l’Occupation et de l’Épuration. Il y a chez eux du Cyrano, du d’Artagnan, du Stendhal aussi, bien sûr, leur grand-père spirituel. Ils illustrent et perpétuent une des grandes traditions des lettres et de l’esprit français ».

Un héritage belliqueux et mélancolique

 Ils partiront dans l’ordre : Nimier donc, de très loin le premier, dans son accident de voiture en 1962 ; Blondin, son frère (« Roger Nimier me manque ») déambulera dans l’alcool avant de trouver la porte du vrai paradis en 91 ; puis Laurent dans les années 2000 ; et enfin Déon, l’increvable académicien, il y a quelque temps. Ils nous ont abandonnés, certes. Qu’en reste-t-il ? Pour Frédéric Beigbeder, « Blondin fut un modèle pour le jeune homme que j’étais qui voulait écrire dans les années 90. On me l’a reproché, pour mes premiers romans : j’avais une envie de lui ressembler sans y parvenir. Je le cite tout le temps, mais j’en sais les mauvaises raisons : l’alcoolisme, la nuit, la camaraderie virile un peu écervelée. J’en sais aussi les bonnes raisons : un très grand styliste, un écrivain des plus étincelants, des trouvailles humoristiques, une solitude irrémédiable, une grande tristesse. Finalement, mieux vaut être influencé par lui que par des écrivains sinistres, comme le sont presque tous les autres ».

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Naulleau, lui, « se reconnait dans leur goût pour la castagne par écrit ou à l’oral, le pamphlet, la provocation, la confrontation, la polémique plutôt que la politique, ou encore l’individualisme, l’insolence, le classicisme ou le scepticisme. Tout cela me convient très bien non seulement en littérature, mais aussi dans d’autres domaines puisque j’ai joué une quinzaine d’années avant-centre dans mon club de football. À l’attaque ! » Christian Authier, enfin, résume tout : « Ils nous ont légué aussi – chacun à leur manière – un balancement entre émerveillement et désenchantement, une mélancolie sans ostentation, une nostalgie, le goût des horizons lointains et de l’aventure au coin de la rue, le culte de l’amitié, la pudeur des sentiments ».


Survivre aux Hussards

À dix-huit ans, je jouais les hussards plus souvent qu’à mon tour. Je lisais Nimier pour exaspérer les imbéciles ; à vingt ans, j’éclusais des ti-punchs à la Rhumerie martiniquaise et je toréais des voitures boulevard Saint-Germain pour saluer Blondin. Mais plus le temps a passé, plus cette mythologie rejouée d’une génération sur l’autre depuis l’après-guerre m’est apparue vaine. En septembre 2012, j’ai certes prononcé l’éloge funèbre de Roger Nimier sur sa tombe au cimetière marin de Saint-Brieuc, mais l’antigaullisme d’extrême droite et l’éloignement du Christ de Michel Déon, Jacques Laurent et Antoine Blondin me gênent de plus en plus. « Si Dieu existait, ça se saurait », m’a un jour expliqué Michel Déon.

C’est un peu mieux que Charles Maurras confiant « Pour notre Action française je recevrais de l’argent du diable »à Georges Bernanos à l’occasion de leur ultime rencontre, le 25 novembre 1931, dans sa maison du Chemin de Paradis, à Martigues. Mais à peine. À propos des Hussards, François Mauriac a un jour évoqué la « graine perdue du maurrassisme » dans son Bloc-Notes. Comme c’est bien dit ! Et comme je me retrouve dans cette formule. Maurice Barrès reprochait quant à lui à Charles Maurras de former de « durs petits cerveaux ».

C’est souvent ce qu’il y a de désespérant, chez les Hussards. Les raisons pour laquelle la droite se révèle incapable de sérieusement « reprendre le pouvoir » (comme disait Pierre Boutang) et continue de subir l’hégémonie du gauchisme culturel sont sans doute à chercher du côté d’un péché contre l’espérance dont les Hussards ne furent pas indemnes. Reste dans quelques-uns de leurs romans une petite musique, des portraits de femmes, des périls, des ressources, des terrains de rugby, des histoires de copains, des paysages de l’âme, des alcools forts, de l’insolence joyeuse, une nostalgie de l’enfance : ce qu’ils ont eu de meilleur. J’ajoute que Roger Nimier et Antoine Blondin furent d’admirables critiques littéraires. Il faut relire Journées de lecture et Certificat d’études. Sébastien Lapaque

Nimier pour un jeune homme de 22

Roger Nimier, nous avons d’abord chéri ces quatre syllabes comme un secret farouche, lové dans un coffre-fort sous les feuillages de notre cœur.Plus tard, nous avons découvert qu’il était assez célèbre dans un certain milieu, où des têtes plus ou moins grisonnantes s’échangeaient ses bonnes phrases en pouffant, dans des nuits noyées d’éthanol. Nous n’avons pas tellement aimé ça. Déjà, parce que Roger est du genre à susciter des amours jalouses. Ensuite, parce que le réduire à un totem poussiéreux, à quelques lignes un peu transgressives, style droitard, ça nous semblait une méchante trahison. Nous, nous le voulions bien en vie, comme un grand frère hilare et tendre à nos côtés, aux heures décisives de la vie.

Une femme en face de nous au café, nous chérissions férocement ses phrases absurdes et profondes, cette sagesse suprême de la frivolité.Ça plaisait beaucoup. Face à nos adversaires, sur le ring ou le papier, nous cherchions la force jubilatoire, innocente, de Sanders, ce panache sans effort de cavalier léger. C’était si facile après ces pages d’être un homme, on portait si bien de larges épaules.

Ensuite, en grandissant, nous avons appris à aimer plus subtil que les longues jambes et les bonnes droites. Roger se faisait alors professeur de passion. Il nous enseignait l’exigence, si elle en décidait ainsi, de lui agripper la main jusque dans les plus sombres sentines, de s’enfoncer jusqu’à la garde les épées qu’elle nous avait choisies. Il fallait s’abîmer jusqu’au coma sur le corps brûlant de notre aimée. Et puis nous apprenions la seule attitude valable face à notre monde, l’insolence. Nous apprenions l’élégance de ridiculiser l’époque, seul contre mille, nous buvions de grandes goulées de fraîcheur aristocratique.

Enfin, Roger nous souffla le secret du style, une tape d’adieu sur l’épaule.Une de ces tragédies fourrées partout dans l’existence, nous pouvions toujours la changer en un sourire facétieux, une réplique éblouissante de légèreté, tranchante d’énergie. Merci pour tout Roger. Ange Appino

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