Mi-novembre, le Conseil d’État condamnait définitivement la mairie de Beaucaire pour avoir installé une crèche en son sein. L’enfant Jésus et sa couche définitivement chassés de nos lieux publics, alors qu’ils furent jadis pensés à son service : voilà bien le signe éclatant du crépuscule de la civilisation chrétienne en notre beau pays, diagnostiqué avec brio par Chantal Delsol dans La Fin de chrétienté. Cette extinction de l’esprit chrétien de nos lois, mœurs et usages est le résultat dramatique mais somme toute inévitable du déclin de la foi dans notre pays.
Une communauté de fidèles qui décline
Car déclin de la foi, il y a bien évidemment, et plus que jamais. Entre 1981 et 2018, la part des Français qui disent « croire en Dieu » a baissé de 62 % à 50 %, selon l’enquête européenne sur les valeurs (Arval, 2019). Sur la même période, le nombre de Français se déclarant catholique est passé de 70 % à 32 %, quand la part de ceux indiquant n’appartenir à aucune religion a augmenté de 26 % à 58 %. Seuls 6,6 % des Français se disent catholiques pratiquants (Ifop, 2021). Logiquement, la dynamique des sacrements suit la même pente. Et l’état de la foi dans notre jeunesse n’est guère encourageant pour l’avenir : si 50 % des Français se disent encore chrétiens, ce chiffre tombe à 30 % seulement chez les moins de 25 ans, contre 74 % chez les 65 ans et plus (Odoxa, 2022). Autant dire que demain, les chrétiens se feront rares.
Par-delà la chrétienté, c’est la possibilité même de la foi qui est menacée. Celle-ci reflue de plus en plus vers ses catacombes d’origine
Que ces tristes chiffres peuvent-ils bien signifier ? Dans notre grand débat d’octobre, Pierre Manent posait le juste constat : « La plupart des Français, à un moment ou à un autre, étaient en contact, ou avaient à faire ou ne pas faire quelque chose, avec la religion chrétienne. Aujourd’hui, et c’est le grand changement, de plus en plus de Français peuvent passer toute leur vie sans rencontrer cette question de leur rapport à la religion chrétienne ». Ainsi, par-delà la chrétienté, c’est la possibilité même de la foi qui est menacée. Celle-ci reflue de plus en plus vers ses catacombes d’origine.
Les chiffres qui piquent
La tentation athée
50 % des Français déclaraient croire en Dieu en 2018 (contre 62 % en 1981)
32 % des Français se déclaraient catholiques en 2018 (contre 70 % en 1981)
58 % des Français déclaraient n’appartenir à aucune religion en 2018 (contre 26 % en 1981) (Arval, 2019)
Seuls 6,6 % des Français se disent catholiques pratiquants (Ifop, 2021) Seuls 3 % assistent à la messe tous les dimanches (Ifop, 2022)
La fin des sacrements
Le nombre de baptêmes a chuté de 400 327 à 204 304 entre 2000 et 2019
Le nombre de confirmations a chuté de 62 003 à 41 205 entre 2000 et 2019
Le nombre de mariages a chuté de 122 580 à 44 951 entre 2000 et 2019 (Église catholique en France)
Une jeunesse irréligieuse
Seuls 59 % des 18-24 ans sont actuellement baptisés, contre 80 % des Français (Ifop, 2022)
Seuls 30 % des moins de 25 ans se disent encore chrétiens, contre 74 % chez les 65 ans et plus (Odoxa, 2022)
La fin du pays réel
Ajoutons à ce diagnostic la disparition pour de bon d’une permanence catholique dans la France d’en bas. Qu’il est proche encore le temps où les églises rurales étaient trop petites pour accueillir les fidèles à la Toussaint, où les messes de minuit faisaient le plein et étaient suivies d’un goûter de Noël, où tous les jeunes ruraux passaient sans exception par le catéchisme et craignaient le prêtre comme on craint un père. Pendant que les villes faisaient 68, le pays réel restait serein et vivait peu ou prou comme la France d’il y a mille ans.
Lire aussi : La France déchristianisée est-elle encore la France ? Débat entre Chantal Delsol et Thibaud Collin
Triste nouvelle, c’en est terminé. Qui assiste à la messe dans nos villages ne peut qu’être frappé par la tragédie qui s’y déroule : prêtre seul pour gérer une trentaine de clochers, églises désertées par la jeune génération, liturgie pour large partie massacrée, cours de catéchisme définitivement vidés. On y ricane voltairement de l’Église, au lieu d’y soigner ses plaies intérieures. En clair, il n’existe plus de larges poches qui seraient les garantes d’une continuité française contre la dégénérescence cosmopolite. Le pays réel – si on entend par-là la pérennité d’un certain univers mental – n’existe plus que dans certaines paroisses urbaines. En clair, tout est à reprendre de zéro, partout.
La jeunesse catholique, ce blé qui lève
Après les piteux constats, reste l’espérance. Or, il se passe indéniablement quelque chose dans notre jeunesse, celle-là même qui manifestait pour la messe lors des confinements, celle-là même qui dans toutes les paroisses pose genou à terre sous l’œil effaré de ses aînés, celle-là même qui réclame un enseignement rigoureux, une liturgie belle et des clercs visibles, celle-là même qui ne craint pas d’être prosélyte à la saint Paul, qui participe à toutes les grandes batailles sociétales et qui restaure aussi quelques calvaires.
Avec la décrépitude de l’Éducation nationale, les écoles privées pourraient devenir un magistral levier d’évangélisation
S’il est difficile de la quantifier, et qu’elle soit tradi ou non, identifiée politiquement ou pas, nul doute que cette jeunesse catholique plus fervente, qui rompt avec le mutisme des générations précédentes et qui refuse tout affadissement du sacré, constitue une tendance lourde de l’époque qui pourrait demain porter du fruit. À défaut d’une foi transmise, elle est animée par une quête spirituelle très profonde pour retisser ce lien deux fois millénaire avec les cieux. Ces enfants de personne réapprennent qu’ils sont, et nous tous avec, fils de Dieu.
À cette première graine d’espérance, plantée par les bonnes volontés individuelles, vient se greffer une opportunité politique et sociale inédite pour le catholicisme français. Avec la décrépitude de l’Éducation nationale, les écoles privées pourraient devenir un magistral levier d’évangélisation, dans la veine du vieux conflit qui oppose les deux écoles depuis la moitié du XIXe siècle, et qui s’étend de la loi Falloux de 1850 jusqu’au mouvement de l’école libre de 1984.
Lire aussi : Y aura-t-il encore des cathos à Noël ?
Ainsi, près de 21 % des collégiens sont scolarisés dans le privé sous contrat – chiffre en hausse de deux points depuis deux décennies et amené à grossir encore dans les années qui viennent. Or, l’enseignement catholique représente près de 95 % de l’enseignement privé sous contrat. Autant dire que le potentiel est immense, et la solution à la rupture de la transmission toute trouvée. Un détail toutefois : encore faudrait-il que les écoles privées catholiques fassent leur travail, c’est-à-dire qu’elles parlent de Jésus avec ferveur. Rien n’est moins sûr pour le moment, hélas.
Antichrétien, voilà ma gloire
C’est bien le christianisme qui est de loin la religion la plus persécutée en France. En 2021, sur 1659 actes « antireligieux » recensés par le Service central du renseignement territorial, 857 sont des actes antichrétiens, 589 des actes antisémites et 213 des actes antimusulmans. Notre collaborateur et ami Marc Eynaud dans son récent ouvrage Qui en veut aux catholiques ? (Artège) analysait sous toutes leurs coutures ces agressions répétées contre le culte catholique, perpétrées pêle-mêle par les associations laïcardes, les mouvements antifas, les islamistes ou les groupuscules féministes. « La seule convergence des luttes qui vaille consiste à enlever l’église du centre du village », nous confiait-il en juin dernier.
À ce calvaire, trois explications au moins, indices du crépuscule de la chrétienté. L’ignorance tout d’abord : le fait religieux n’étant plus enseigné, les actes hostiles sont le fruit de la déculturation. Le sacré ensuite : si l’Église est une cible privilégiée des haines en tout genre, c’est qu’elle reste la seule instance véritablement sacrée, ce qui rend la profanation d’autant plus subversive et éclatante et jubilatoire pour ses auteurs. La vérité ensuite : s’en prendre à l’Église, c’est participer à la destruction de tout ce que la modernité vomit – parce que c’est ce qui la renvoie à ses propres errements. Mais les catholiques ont leur part de responsabilité dans ce marasme, et l’auteur pointe notamment du doigt la génération de boomers-gestionnaires qui, plutôt que de lancer l’alerte et de renflammer les cœurs, préfèrent battre leur coulpe, affadir toujours et prôner le padamalgame. Outre des innovations judiciaires (la création notamment d’un délit de profanation serait bienvenue), c’est bien l’attitude de l’Église dans le monde qui doit changer du tout au tout. Il y a urgence.





