Skip to content

Memento mori : vers la fin de la chrétienté ?

Par

Publié le

10 décembre 2021

Partage

Chantal Delsol livre avec la Fin de la chrétienté une analyse sombre mais lucide de notre agonie civilisationnelle. Ce déclin du christianisme est-il irréversible ? Sur le plan politique, la philosophe le croit, voyant s’y substituer un paganisme nouveau.
memento

« Memento mori ». La légende raconte qu’un esclave répétait cela à l’oreille du général romain au moment de son triomphe. « Souviens-toi que tu vas mourir ! » Et le général est mort et l’empire qu’il servait a disparu comme sont morts tous les hommes qui sont nés un jour et se sont effondrés tous les empires qu’ils ont érigés. Il n’empêche que malgré l’évidence et malgré l’histoire, malgré Valéry, malgré les églises désertées qui s’apparentent désormais presque plus à d’étranges musées funèbres qu’à des temples, malgré tout cela, chacun peine à envisager la réalité de sa mort et, paradoxalement, peut-être moins encore celle de sa civilisation ; surtout pour un chrétien lorsque cette civilisation s’est confondue avec sa foi de telle sorte qu’il a pu croire, l’espace de presque deux millénaires, que la chrétienté s’incarnait sous la seule modalité du triomphe romain. Mais « Souviens-toi que tu vas mourir » vient répéter à l’oreille de ses lecteurs stupéfaits, Chantal Delsol, « Souviens-toi que tu vas mourir » parce que si tu n’es pas déjà mort, tu agonises…

Il est parfois de salubrité publique de désespérer un peu les gens

C’est l’agonie de cette civilisation vieille de seize siècles que la philosophe entend mettre en lumière et dont elle discerne les traces jusque dans le catholicisme même, tant et si bien qu’il se trouve à son tour en décalage avec l’espace géopolitique qu’il a surplombé tout ce temps : la chrétienté. Première marque de la mort, ce divorce entre la civilisation occidentale et le christianisme, la première entendant bien continuer sa route sans le second. Disciple de Freund, Delsol sait qu’une des spécificités de la civilisation occidentale est précisément d’en accumuler en elle plusieurs, aussi l’évacuation du catholicisme en tant que référent morale capable d’astreindre les corps et les cœurs, ne saurait préfigurer un quelconque déclin de l’Occident mais sa mutation en autre chose que, pour sa part, Delsol assimile à la restauration d’une sorte de paganisme au travers d’une déification de la nature dont l’écologie pourrait être la nouvelle théologie.

Mais parmi ce qui succède au christianisme, l’individualisme et l’extension de la sphère privée au détriment de la communauté, rendant caduques, ou quasi, des institutions qui avaient vocation à les réguler justement, semblent les deux marques les plus saillantes du corps moribond de cette chrétienté finissante. Ironiquement, et nécessairement parce qu’aucune civilisation n’en remplace une autre sans lui avoir emprunté quelque chose de sa nature profonde, la personne s’imposant au centre de la Révélation chrétienne, la morale moderne découle de la morale chrétienne qu’elle renverse ou transmue, au choix, selon qu’on soit bien disposé à l’égard de ce bouleversement ou non. Car pour Delsol si le christianisme a définitivement perdu la bataille du politique, son avenir en tant que religion est loin d’être clos. Il n’est même pas dit, pour elle, qu’il ne trouve pas là l’occasion d’une nouvelle jeunesse et se vivifie dans les catacombes où il s’apprête à retourner retrouvant ainsi son essence juive originelle.

Lire aussi : Histoires d’eau

Essai noir et, d’une certaine manière, impitoyable, le livre de Chantal Delsol touche juste, nous troublant à juste titre. Il est surtout utile parce qu’il douche l’enthousiasme pénible des militants que tout défait en permanence et qui pourtant ne cessent jamais de se croire à l’avant-veille d’une victoire perpétuelle, laquelle n’arrive jamais. Il est parfois de salubrité publique de désespérer un peu les gens. Pour autant, nonobstant la justesse du constat, l’analyse purement politique du phénomène, mésestimant le caractère proprement civilisateur du christianisme, qui ne se comprend pas seulement comme un levain silencieux car la charité qui l’anime l’oblige à être politique, la fin de la chrétienté envisagée sous l’angle qui est celui de Delsol ne saurait être seulement la fin d’une civilisation chrétienne mais par voie de conséquence aussi la désubstantialisation du catholicisme. Sauf à imaginer que celui-ci parvienne à se réinventer pour qu’il puisse maintenir le rôle de la cité pèlerine dans la cité terrestre, garant de toute politique essentiellement juste – ce qui est aussi son devoir. Voici donc l’affaire prochaine de la théologie chrétienne pour qui cette perte d’influence politique doit être l’aubaine d’une refondation telle qu’elle regagnera cette influence à long terme… Après un millénaire et demi d’existence, qu’est-ce qu’une pause de quelques siècles ?


La Fin de la chrétienté de Chantal Delsol
Ed. du Cerf, 172 p., 16 €

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest