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Le politiquement correct est une gnose létale

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Publié le

26 octobre 2017

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Gnose letale - L'Incorrect

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Plutôt qu’à un simple puritanisme, le politiquement correct ressemble à une nouvelle gnose. Ou comment recycler une vieille hérésie suicidaire.

 

A priori, parce que ses zélateurs ont quelque chose du bigot sourcilleux qui jouit à chaque délation, on aurait tendance à interpréter le politiquement correct, d’autant qu’il est d’importation américano-protestante, comme une resucée du puritanisme adapté à la religion des Droits de l’Homme. La dérive marginale, pourrait-on croire, d’un humanisme athée en mal d’émotions et qui n’aurait trouvé, pour réchauffer l’atmosphère, que l’alternative de lâcher les minorités comme des meutes aboyant leurs stigmates en vue de culpabiliser tout le monde, une manie fort agaçante à la longue, mais, nous dirions-nous pour rester philosophes, qui finirait par passer comme un gros chagrin, après quoi reprendraient enfin les débats entre adultes, et tout juste, de temps en temps, résonnerait encore en bout de table un geignement acrimonieux, comme le reflux tardif d’une digestion ardue néanmoins accomplie.

 

Le politiquement correct est avant tout une affaire d’idéologues

 

Sauf qu’il n’en est rien. Le politiquement correct ne correspond nullement à une crispation passagère des marges, mais au projet concerté d’un nouveau centre. Dans les rues des banlieues françaises, on ne trouve guère de Mohammed « genderfluid », choqué que vous le désigniez par un pronom masculin sans vous être enquis au préalable de son sentiment d’appartenance sexuelle. Il est d’ailleurs peu probable qu’un tel souci passe en ces lieux pour une délicatesse.

Non, c’est au sein des campus américains que se développent les « minority studies » et les « gender studies » : le politiquement correct est avant tout une affaire d’idéologues exploitant les ressentiments afin d’élaborer un programme défini et offensif, dont les visées utopiques impliquent un reformatage général de la société sur le dos d’un bouc-émissaire absolutisé. La rhétorique de ses promulgateurs, agressive, obsessionnelle, illuminée, parachève sa ressemblance avec les sectes politiques du XXe siècle, fasciste ou communiste, dont les scansions nous ont suffisamment saoulés, nous, Européens, et lassés les massacres.

 

   Lire aussi : Dans la prison du présent par Bérénice Levet

 

Cette nouvelle rage d’épuration a ceci dit cette spécificité qu’elle vise moins à précipiter l’avènement d’un nouveau monde qu’à abolir l’ancien nouveau monde, ou, pour l’exprimer en ses termes, à le « déconstruire ». C’est par là qu’elle est d’une manière caractéristique « post-moderne », ou « contemporaine » au sens où l’entend l’universitaire Lionel Ruffel, en s’appuyant sur l’emploi de cet adjectif lorsqu’il caractérise le domaine artistique. Le « contemporain », en effet, ne se présente pas comme une nouvelle séquence de l’aventure moderne, linéaire et progressive, mais comme un changement de paradigme où un relativisme absolu annihile l’idée même de trajectoire. Pour s’instaurer, ce relativisme réclame, plutôt qu’une insurrection, la dynamique d’une implosion permanente, c’est-à-dire qu’il en appelle systématiquement aux périphéries (ethniques, culturelles, sexuelles, religieuses) contre le centre symbolique, et quoique cette dynamique soit avant tout entretenue par des intellectuels parfaitement intégrés au centre structurel.

 

Se débarrasser de l’organisateur du monde

 

Sous cet aspect, le politiquement correct s’institue à rebours des idéologies modernes qui, étant progressistes, disposaient d’une d’une perspective historique claire et se fondaient sur l’omnipotence de l’État central technicien. Celles-ci se présentaient comme des prométhéismes, avaient une tendance à traquer la déviance et instaurèrent un ordre standardisé sur toute la planète ou presque, durant cette première mondialisation coloniale et européenne qui eut lieu au XIXe siècle. La modernité se caractérisait par des vertus exclusivement masculines, elle était rationnelle, volontaire, active, ordonnatrice, dominatrice, et ses temples, contrairement aux chrétiens qui comptent autant de saintes que de saints, n’étaient eux dédiés qu’aux « grands hommes », ces mêmes grands hommes blancs qui ont, en effet, fondé le monde présent d’un bout à l’autre de la planète, en témoignent la devise d’Auguste Comte sur le drapeau du Brésil comme le portrait de Karl Marx veillant sur l’étoile chinoise.

Ce sont les statues de cet homme blanc en tant qu’organisateur du monde que les nouveaux idéologues veulent déboulonner depuis cinquante ans

Ce sont les statues de cet homme blanc en tant qu’organisateur du monde que les nouveaux idéologues veulent déboulonner depuis cinquante ans, au figuré d’abord, maintenant au propre, au nom de principes édictés en premier lieu par Foucault, Deleuze et Derrida, qui furent tous trois dramatiquement hommes et désespérément blancs. Et nous quittons ici le prométhéisme moderne pour entrer en pleine gnose contemporaine. Selon cette hérésie qui fut, en France, entre autres, portée par les Cathares, le monde n’a pas été créé par Dieu mais par un mauvais démiurge. Il n’est pas chuté, comme dans la théologie catholique, et donc à réparer selon la Grâce, ou, comme dans l’ère moderne, selon la volonté humaine autonome ; il est intrinsèquement mauvais.

Le corps est un « vêtement de boue » dont il faut se dépouiller pour revêtir un « vêtement de lumière », autrement dit : l’incarnation en tant que telle est condamnable, l’homme doit redevenir un ange et renier la terre. Voici pourquoi les « Parfaits », parmi les cathares, ne jeûnaient pas tant qu’ils se laissaient mourir de faim et prônaient moins la chasteté que l’extinction de l’espèce. En somme, le gnosticisme est un nihilisme, et on ne voit pas trop pourquoi certains se plaignent aujourd’hui du massacre des Cathares, tant celui-ci s’apparente à un exaucement des concernés.

 

Des idéologues fondamentalement réactionnaires

 

Or, nos idéologues contemporains ne font que recycler cette vieille hérésie suicidaire lorsqu’ils s’imaginent que si le monde fonctionne mal, ce n’est plus à cause d’un déviant – juif, métèque ou social-traître – mais à cause de l’organisateur lui-même, le mauvais démiurge, cet homme blanc qui a façonné l’intégralité du monde moderne, et qu’il suffirait donc de déchoir ses symboles, de dé- construire son monde et de désincarner les hommes hors de leur patrie, de leur famille et de leur sexe, pour qu’advienne miraculeusement on ne sait quelle heureuse partouze mondiale d’androgynes apatrides ahanant parmi les décombres et les reliefs d’un banquet vegan. Il est d’ailleurs fascinant de constater à quel point cette utopie se concentre essentiellement sur les moyens et n’a jamais déterminé correctement les buts, lesquels sont, en effet, plus chimériques que jamais.

Doué d’une telle morale d’avorton,  on ne peut que haïr des « grands hommes » dont suffit à vous humilier la seule ombre des statues

La plupart des toquades actuelles ressortissent à cette même gnose, dont les fantasmes morbides sont d’autant plus dangereux de nos jours qu’ils se voient soutenus par la technique et toute l’atmosphère. La virtualisation du monde et les perspectives transhumanistes nourrissent en effet cet angélisme et ce rêve de désincarnation, lequel se confond également avec un puissant fantasme de régression intra-utérine. Si bien que nos idéologues contemporains sont fondamentalement plus réactionnaires que quiconque puisqu’ils semblent convaincus quant à eux que « c’était mieux avant », mais avant même la sexualisation, avant la liberté et les distinctions d’un corps autonome, avant que l’extérieur ne devînt un risque et une responsabilité plutôt qu’une rumeur étouffée bourdonnant dans le liquide amniotique.

Évidemment que doué d’une telle morale d’avorton, d’avorton au sens strict, on ne peut que haïr des « grands hommes » dont suffit à vous humilier la seule ombre des statues, et que déboulonner celles-ci s’assimille à un réflexe aussi irrésistible que désespéré. On peut au contraire, devant un tel constat, ne plus songer qu’à en ériger de nouvelles, à l’effigie de Simon de Montfort.

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