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[Reportage] À la rencontre des plus pauvres 

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Publié le

22 décembre 2022

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Les « maraudes » sont parmi les actions caritatives les plus connues du grand public. Il s’agit de sillonner les rues à la recherche des sans-abris, afin de satisfaire leurs besoins les plus essentiels : eau, nourriture, couvertures, produits d’hygiène. Plusieurs associations catholiques s’organisent toute l’année : parmi elles, l’Ordre de Malte France qui nous a ouvert les portes de son camion à la rencontre des plus pauvres.
maraude

Rendez-vous à 19 h au siège de l’Ordre dans le XVe arrondissement de Paris, où nous accueille Ambroise, 28 ans, chef d’équipe de la soirée. Au centre de la pièce, des cagettes pleines de vivres, de vêtements, de duvets, de produits d’hygiène. « Les gens nous demandent surtout des boissons chaudes : du thé, du café, de la soupe. Les salades préparées, le pain, les sandwichs, sont aussi très appréciés ». Nicolas, 55 ans pour sa part, arrive accompagné de ses deux fils Alexandre (21 ans) et Stanislas (15 ans). Il ouvre le réfrigérateur pour empaqueter les produits frais et ne parvient pas à cacher sa déception. « Il n’y a rien là, c’est vide ! – Oui, les dons se sont taris depuis deux mois », selon Ambroise. Les dons alimentaires sont des invendus cédés à l’Ordre par des grandes surfaces.

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

Effectivement ce soir-là, nous constatons que la récolte de produits frais est maigre : de la viande hachée emballée, une pizza à cuire, quelques produits laitiers, et de freluquets sandwichs. « La viande, la pizza, nous ne pouvons pas les distribuer ! Ça n’est pas pratique pour les gens, ils n’ont rien pour cuisiner. Même si certains s’arrangent avec des restaurateurs, ce n’est vraiment pas l’idéal », se désole Nicolas. N’importe ! Au menu ce soir : de la soupe en sachet, des biscuits, des fruits, quelques produits laitiers, et surtout des boissons chaudes. Les quatre bénévoles se saisissent des cagettes pour charger le camion. Puis nous enfilons tous un gilet de sécurité fluorescent aux couleurs de l’Ordre, et nous tournons vers un petit autel afin de réciter un « Je vous salue Marie ». Il est 19h45, en route ! 

« En ce moment, je travaille tous les jours de 7h30 à 23h30, les maraudes du vendredi soir sont ma respiration » 


Ambroise 

Nous profitons du trajet pour faire connaissance. Ambroise est avocat, catholique très pratiquant. Bénévole depuis deux ans, il dirige une équipe tous les quinze jours depuis un an : « En ce moment, je travaille tous les jours de 7h30 à 23h30, les maraudes du vendredi soir sont ma respiration ». Nicolas notre chauffeur, lui, travaille dans l’immobilier : « C’est mon plus jeune fils Stanislas qui a eu l’idée de devenir bénévoles ensemble pour des maraudes. Nous en faisons une par mois, depuis trois ans ». Chaque soir, une équipe de bénévoles sillonne un segment différent de la capitale. Les personnes rencontrées sont notées ainsi que leur emplacement et leurs demandes. « Si quelqu’un a besoin d’un pantalon ou d’un sac de couchage par exemple, je le note dans le fichier et la prochaine équipe qui sillonnera le secteur essaiera de le lui apporter », me raconte Ambroise. Si ce soir l’équipe est exclusivement masculine, les femmes, souvent jeunes, représentent environ la moitié des bénévoles. Pour des raisons évidentes de sécurité, chaque équipe compte obligatoirement deux hommes : « Afin de ne pas être débordés ou attaqués, nous évitons de nous arrêter aux abords des gares ou dans des lieux de consommation de drogue. Quand une personne est agressive, nous n’insistons pas et nous retournons dans le camion. Mais en général tout se passe bien, les gens sont heureux de nous voir arriver », explique Nicolas. 

L’Ordre de Malte France

L’Ordre de Malte France, créé en 1927, est l’émanation française du plus ancien organisme caritatif au monde, à savoir l’Ordre militaire et hospitalier de Saint-Jean (fondé à Malte en 1050) plus connu sous le nom d’Ordre de Malte. Cet ordre religieux laïc de l’Église catholique œuvre dans 26 pays autour de quatre piliers majeurs : accueillir, secourir, soigner et accompagner. En France, il compte 100 délégations, 34 unités de secourisme, plus de 12 900 bénévoles, pour 290 000 personnes à la rue soutenues chaque année.

Nous nous arrêtons une première fois, pour une très jeune femme rom avec un bébé. Elle ne veut pas nous parler, encore moins être prise en photo. Elle explique que l’enfant va bien, et accepte timidement un thé sucré et quelques biscuits. L’équipe repart impuissante face à cette mendicité organisée dont sont très certainement victimes la jeune femme et cet enfant qui n’est d’ailleurs probablement pas le sien. « Les femmes représentent moins de 10 % des personnes que nous rencontrons, parfois il nous arrive d’aider des familles avec enfants. Les étrangers représentent la moitié des sans-abri que nous croisons. Ils viennent principalement d’Europe de l’Est et du Maghreb », raconte Ambroise.

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

Place de la République, nous nous arrêtons pour rencontrer « Hesel » : derrière son allure de babouchka (« grand-mère » en russe), elle est en réalité finlandaise. Elle est ravie de nous voir et demande « de tout ». Les garçons se hâtent pour lui apporter soupe, sandwichs, fruits, yaourts et biscuits. L’équipe est un peu inquiète : « La dernière fois qu’on s’est arrêté ici, le camion a été pris d’assaut, il ne faut pas traîner », me dit Nicolas. Effectivement, un homme d’origine africaine s’approche du camion, il a froid, il voudrait manger quelque chose de chaud. Alexandre, surnommé par son père « le préposé aux soupes », s’exécute. Deux autres hommes s’approchent à leur tour, l’un d’eux s’adresse à Ambroise : « S’il vous plaît, vous auriez pas des chaussettes ? Juste des chaussettes s’il vous plaît, j’en ai plus, j’ai froid aux pieds ». Ambroise sort une paire du camion. L’homme y croit à peine : « Oh merci, tu me sauves la vie, merci ! ». Hélas, il n’y a pas d’autre paire de chaussettes pour son ami, mais il répond : « C’est pas grave, on partagera : un pied chacun ». 

Lire aussi : Y aura-t-il encore des cathos à Noël ?

Nous sillonnons le secteur, l’équipe constate qu’il n’y a plus de tentes le long du canal Saint-Martin et de l’Arsenal. « Avant il y avait des tentes tout le long ! Elles ont dû être enlevées par les services de la mairie », fulmine Nicolas. Nous finissons par emprunter une rue adjacente : « Ah ! On a des clients ! » s’écrie Ambroise. Effectivement, deux hommes sont installés, chacun sous le porche d’un immeuble différent. Serge, d’origine africaine, veut bien de tout sauf des boissons car « il n’y a pas de toilettes publiques par ici… » Sous l’autre porche se trouve un homme, d’origine africaine lui aussi, qui éclate de rire en nous voyant arriver de loin. Hilare et visiblement sous stupéfiants, il nous remercie d’être venus le voir, mais dit qu’il n’a besoin de rien. Nous rions quelques minutes avec lui, avant de repartir. Deuxième fou rire de la soirée avec Youri-Dimitri : « Ça ne s’invente pas ! », hurle-t-il, d’humeur très joyeuse et alcoolisée. « Ah oui, la soupe c’est formidable ! Merci beaucoup ! » hurle-t-il de plus belle en roulant les « r » quand Stanislas le sert. Ravi d’être photographié, Youri prend des poses de star, nous sommes pliés de rire. « C’est ça que j’aime dans les maraudes : partager des moments de joie sincère. Nous ne distribuons pas que de la nourriture et des duvets, nous apportons autant de joie que nous en recevons », confie Ambroise. 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

Il est déjà 23 heures, le froid mord, pénètre plus fort chaque fois que nous descendons du camion. Le stock de vivres diminue lui aussi. Bientôt, il n’y aura plus d’eau chaude pour préparer soupes et cafés. Nicolas, désireux de nous montrer ce que le camion électrique a sous le capot, bourre jusqu’à la rue de Rivoli : « Il y a toujours du monde sous les arcades, on va terminer la tournée là-bas ». Nicolas a vu juste : en longeant les arcades, nous voyons des tentes et des pauvres hères endormis. « Quand les tentes sont fermées ou que les gens dorment, la consigne est de ne surtout pas les réveiller. Car c’est horriblement difficile de se rendormir dans le froid », m’explique Ambroise. Une dizaine de soupes préparées, quelques cafés distribués, les derniers produits frais écoulés, et nous repartons en direction du siège de l’Ordre de Malte dans le XVe arrondissement. Nous déchargeons le camion, rangeons les quelques dons qui n’ont pas trouvé preneur et refermons la porte du local. Épuisés, frigorifiés, c’est pourtant le sourire sur les lèvres, et la joie au cœur que nous nous disons « Au revoir ! », à une prochaine maraude sans faute.


Pas de social sans cathos !

La Conférence des évêques de France dresse une liste non-exhaustive de 120 associations catholiques œuvrant dans l’hexagone. Les catholiques agissent dans tous les domaines, mais c’est logiquement la lutte contre la pauvreté qui concentre le plus de moyens et de bénévoles. Maraudes, hébergement, aide alimentaire, suivi médico-social : le champ de leurs missions est très vaste, au point que certaines associations sont devenues au fil des ans de véritables mastodontes humanitaires.

Outre l’Ordre de Malte France, la Fondation Abbé Pierre qui lutte contre le « mal logement », finance la construction de 500 à 600 logements par an (près de 9 000 logements accessibles aux personnes en difficulté construits entre 2005 et 2020). La Société de Saint-Vincent-de-Paul compte quant à elle 17 000 bénévoles répartis dans 1 000 équipes locales appelées « Conférences ». Sans oublier le Secours Catholique France avec ses 58 900 bénévoles répartis dans près de 3 500 équipes. En 2021, ce sont 938 600 personnes (491 200 adultes et 447 400 enfants) qui ont ainsi été accompagnées par cette seule association. Allant souvent de pair avec la précarité matérielle, la pauvreté est aussi celle du cœur. Personnes âgées seules, jeunes en carence éducative, mères célibataires, femmes enceintes : il y a une association catholique pour tous.

Les Petits Frères des Pauvres viennent en aide aux personnes âgées isolées ; les Apprentis d’Auteuil œuvrent à l’éducation et à l’insertion des jeunes désœuvrés ; Magnificat, la maison de Tom Pouce ou encore celle de Marthe et Marie accueillent les femmes enceintes et mères en difficulté. En bref, quel que soit le domaine social, les catholiques agissent partout et en nombre, signe que la bonne nouvelle n’est pas près de s’assourdir en France.

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