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Les concerts nous emmerdent

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Publié le

19 janvier 2023

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Parce que la pop culture, malgré ses joyaux, est avant tout une sous-culture de masse, il ne faudrait pas oublier de prendre du recul et de la gifler tous les mois. L’Incorrect tient à votre hygiène mentale, voici #Antipop. Sujet du jour : les concerts, dont il faut bien dire qu’ils nous emmerdent.
concert

À chaque sortie de concert, je pense à cette scène de La Recherche où le narrateur se rend pour la première fois au théâtre avec ses parents pour y voir la Berma jouer Racine. S’il est fasciné par la faune mondaine, qu’il dévisage et décrypte avec cette manie singulière qui le caractérise, il est aussi et surtout déçu par le décalage entre ce qu’il espérait voir et ce qu’il découvre. Il en est bien souvent ainsi pour les êtres imaginatifs qui se perdent en songes avant de chuter dure- ment sur le réel. Il en est aussi ainsi à chaque fois que je passe la porte de ces temples soniques, des Zéniths aux Olympias du monde entier. Durant toute mon enfance, à la manière du petit Marcel et de quelques milliards d’autres gamins, j’ai fantasmé ces lieux qui m’étaient interdits. La vérité, c’est que l’on est toujours déçu de ce qu’on espère, tôt ou tard.

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La première fois que je marchais, accompagné de mon grand-frère, tout excité et plein d’une innocente adrénaline, vers l’immonde Zénith de la Villette (qui devait être à mes yeux, à ce moment, une promesse de bonheur inouïe) fut également la première fois où je découvrais ces vendeurs à la sauvette, comme un signe avant-coureur de la débâcle à venir. Places, posters, badges ! Il fallait bien avouer que la qualité de ces objets n’était pas vraiment exceptionnelle. Arrivés devant, et avant d’entrer, un premier contact avec la foule permet de découvrir les propriétaires des aisselles contre lesquelles notre nez sera collé (ou les porteurs de coudes qui frapperont nos pommettes, au choix). Chacun se raconte des anecdotes pro- venant des concerts précédemment fréquentés. Pour ceux qui n’ont rien de particulier à dire, le mieux à faire est de se saouler dans la file d’attente en hurlant.

Sueur et lieux communs

Après s’être fait fouiller, nous avons le droit d’entrer. La coutume est alors d’aller se chercher une bière. Certains osent sans honte le terme « mousse » tandis que d’autres, plutôt anglicistes, parleront de « pintes ». La pluralité se faufile partout. Dans tous les cas, le meilleur moyen de se fondre aisément dans cette petite secte est d’en rester à ce breuvage. Le champagne vous fera le plus souvent passer pour un bourgeois (ce qui, depuis quarante ans, n’est plus tellement à la mode – pas même chez les bourgeois) et les vins, blancs comme rouges, seront à proprement parler dégueulasses.

Il faut beaucoup de courage pour accepter de subir ce que notre temps a produit de pire et que nous retrouvons dans ces salles pleines à craquer de cinq mille âmes ivres de leur banale stupidité

Même si l’on peut parfois en douter, la plupart des êtres humains présents dans ce hangar de tôle viennent pour y écouter de la musique. Il est vrai que lorsqu’un Bertrand Cantat ne fait pas un meeting politique délirant de niaiseries, qu’Angèle ne nous débite pas des lieux communs contemporains débiles, que Marcel & Son Orchestre n’organisent pas une kermesse pleine de singeries navrantes ou qu’un énième rappeur du 93 ne réunit pas la fine fleur des dealers de ban- lieue, il arrive, parfois, qu’on entende aussi de la musique.

Toute la vulgarité moderne à 102 décibels

Bien sûr, au XXIe siècle ce que l’on nomme « musique » signifie « musiques amplifiées », et celles-ci se font justement bien trop entendre. Toute la vulgarité moderne nourrie de sentiments béats déborde d’un ruisseau infra-culturel que l’on prend en pleine poire et qui nous noie pendant parfois deux heures interminables. Ces artistes se font l’écho terriblement bruyant de ce néant abyssal. Le public, vérolé par sa propre bêtise, ressemble le plus souvent à un amas de zombies gueulards. Il faut donc beaucoup de courage pour accepter de subir ce que notre temps a produit de pire et que nous retrouvons dans ces salles pleines à craquer de cinq mille âmes ivres de leur banale stupidité. Quelle sainte possibilité, alors, que de pouvoir écouter de la musique seul chez soi ! Le Progrès permet de se défaire de ses congénères. Pour le pire, certes, mais aussi pour le meilleur.

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