Précédé d’une rumeur publique élogieuse, de prix dans les festivals et d’un gymkhana d’avant-premières pour en roder le narratif, Retour à Séoul laisse comme deux ronds de flan. On se doutait que le résultat serait inversement proportionnel aux forces promotionnelles, mais quand même. Le film de Davy Chou avait peut-être le principal, un sujet : la quête des origines d’une jeune française d’origine coréenne débarquée par hasard à Séoul. Ce sujet est malheureusement pris sur son versant le plus anecdotique, la recherche des parents vite résolue pour le père, retardée pour la mère. Laissée seule dans le centre d’adoption où elle tente d’obtenir des réponses, Freddie (Park Ji-min) feuillette des papiers et découvre que la guerre de Corée a entraîné l’abandon de dizaines de milliers d’enfants promis à une vie meilleure en Occident.
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Le souffle de l’histoire qui parcourt un instant l’écran se révèle un simple courant d’air. Chou ne creusera pas cette piste – qui nécessite, il est vrai, une ampleur de vue dont il ne dispose pas. À la place, on aura la tarte à la crème d’une émancipation, hoquetante et feuilletonnée – voilà la maigre originalité, tout comme la personnalité de Freddie franchement déplaisante, quelque part entre le piteux Orpheline de Arnaud des Pallières ou une héroïne de Mike Leigh, mais privée de l’inscription dans un contexte social que son inadaptabilité mettrait à nu. On ne met rien à nu dans Retour à Séoul.
Frondeuse et mauvaise, Freddie détonne au milieu de Coréens précautionneux, mais Chou ne parvient jamais à dialectiser leurs différences autrement que par une gestion aléatoire de la temporalité. Divisé en quatre parties rythmées par des cartons, chacune démarrant à un anniversaire de Freddie, le film paraît immensément long. La juxtaposition des langues – français, coréen, anglais – entraîne un ralentissement, que ce soit des dialogues par la traduction des idiomes à qui ne les comprend pas, ou des débits lorsque les locuteurs usent d’une langue qu’ils ne maîtrisent pas. Par un phénomène de balancier, pour gagner le temps qu’il perd en palabres dédoublées, Chou parsème son film d’ellipses qui s’avèrent toutes terriblement pratiques pour occulter les actes douteux commis par son héroïne.
Loin des beaux vers d’Olivier Larrronde, le temps n’imprime pas Retour à Séoul, c’est un ronron tricoté qui vogue vers l’apaisement
Dans une scène, la meilleure, Freddie est confrontée sur Skype à sa mère adoptive, qu’elle a terriblement blessée par son voyage secret. Si ce choc en retour de la douleur infligée frappe alors, c’est qu’il est bien seul. La belle idée de la grand-mère coréenne caressant en gémissant les cheveux de Freddie faussement endormie achoppe sur un changement d’axe malvenu, comme si Chou n’osait pas soutenir le point de vue de la vieille femme. Et c’est bien là, le problème de Retour à Séoul. Si l’histoire a douloureusement façonné Freddie à partir de l’abandon de ses parents, elle exerce sa revanche en faisant souffrir ses proches dès qu’il est possible, toutes conséquences éludées par Chou.
À pratiquement chaque coup de tête de son héroïne, survient une ellipse : ainsi du compagnon expulsé du récit après qu’elle ait énoncé : « Je peux te faire disparaître d’un claquement de doigts ». L’aspect vilaine sorcière de Freddie apparaît dans le décorum gothique-queer de la seconde partie, assez risible (elle trompe ouvertement avec des vieux beaux son petit copain tatoueur qui semble trouver ça super cool). On a bien compris que la jeune femme était une bad girl, mais on dirait qu’on est les seuls.
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À l’image du thème musical qui détourne la rythmique et l’intro de Bela Lugosi’s dead vers le easy listening, Retour à Séoul rentre dans la case bien remplie d’un genre nouveau du jeune cinéma français qu’on pourrait nommer le dark-kawaï. Le maître indépassable en est Mikhaël Hers ; de gros sujets douloureux (les attentats islamistes dans Amanda, la défonce adolescente des Passagers de la nuit) y deviennent de l’eau de vaisselle joliment irisée, notamment par le biais d’ellipses, comme on a pu voir plus haut. Le réel ne se confronte pas, il se fragmente, s’absente, se sérialise. « Les jours ne s’en vont pas longtemps. Mais nous laissent leur poids qui pense. » Loin des beaux vers d’Olivier Larrronde, le temps n’imprime pas Retour à Séoul, c’est un ronron tricoté qui vogue vers l’apaisement.
À la fin, randonnant seule dans un rude pays anglophone – autrement dit enfin rendue à elle-même, accomplie ou sur le chemin – Freddie approche le piano d’un hall d’hôtel désert et se met à déchiffrer un air qu’on identifie dans un demi-sommeil. Son papa l’avait composé pour elle, bien plus tôt dans le film, s’attirant cette remarque du compagnon avant son éjection : « Euuuuh, c’est plutôt pas mal… pour un autodidacte. » On aimerait penser la même chose du nouveau film de Davy Chou, mais avec trois longs à son actif, et chacun moins réussi que le précédent, on s’abstiendra.
Retour à Séoul (1h59) de Davy Chou Avec Park Ji-min (II), Oh Kwang-rok et Guka Han, en salle le 25 janvier 2023





