Dans Les Bonnes Étoiles, un contexte d’intrigue policière sert à amener le sujet principal du film : l’adoption. Pourquoi ce choix ? Peut-on y voir une influence du cinéma coréen, qui adore mélanger les genres ?
Ce n’est pas vraiment l’influence du cinéma coréen, non, ou alors elle n’est pas consciente. En réalité, il s’agit plutôt d’une pure nécessité narrative. Dans la mesure où j’évoque un sujet très pénible, l’abandon d’un enfant, il me fallait un regard extérieur, auquel le spectateur puisse s’identifier, un regard très critique, voire sévère, qui soit le point de départ du film, pour mieux m’en écarter ensuite. J’avais envie que le spectateur puisse adopter au départ ce même regard critique, un regard de policier, pour évoluer de concert avec les personnages et les points de vue. Dans un second temps, j’avais envie que ce personnage de policière soit une femme, et en particulier une femme qui a fait le choix de ne pas faire d’enfant, ce qui lui donnait une double raison de juger sévèrement cet acte. C’était important pour moi de partir de là, afin de prouver que tout le monde peut jouer le rôle de passeur, même avec les pires préjugés. Ce personnage d’enquêtrice est donc essentiel, car c’est par elle que se fait cette « passation de regard », je dirai. Tout le film a été construit là-dessus.
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Tous vos films mettent en scène des héros du quotidien, qui outrepassent souvent la loi pour faire ce qu’ils estiment être juste.
Je n’ai pas forcément l’intention de donner une cohérence à mon œuvre avec ce genre de héros récurrent, mais si vous le dites ! Vous avez raison sur un point : lorsque j’écris des personnages, je tente d’abord de montrer ce qu’on dit d’eux, la façon dont ils sont perçus collectivement, par les médias, par les autres, puis j’explore leurs intentions réelles et leurs motivations profondes qui sont en effet plus importantes que le fait de respecter la loi. Est-ce que cela fait d’eux des héros ? Je ne sais pas. La notion de « héros » est pour moi assez incertaine.
Après la France, vous faites, avec la Corée du Sud, encore le choix de tourner à l’étranger. Est-ce une manière de confronter votre cinéma à une culture différente, avec notamment une forte tradition cinématographique, qu’elle soit française ou coréenne ?
La dimension culturelle n’est pas la motivation initiale qui me pousse à aller tourner à l’étranger. En réalité, à l’origine, il y a toujours une rencontre. Dans le cas des Bonnes Étoiles, c’est ma rencontre avec Song Kang-ho qui a été décisive. Évidemment, pour essayer d’exploiter au mieux cette collaboration, je vais essayer de trouver un sujet qui correspond le mieux au contexte social du pays qui m’accueille.
« Évidemment, pour essayer d’exploiter au mieux cette collaboration, je vais essayer de trouver un sujet qui correspond le mieux au contexte social du pays qui m’accueille »
Hirokazu Kore-Eda
C’est pourquoi l’adoption m’est apparue comme une évidence. Je me sers au départ d’un sujet comme d’une toile de fond réaliste propre à dévoiler quelque chose de mes acteurs, me permettant de tirer le meilleur d’eux-mêmes. Puis, c’est le sujet qui me happe, qui révèle quelque chose du pays où je tourne, que je n’avais pas forcément attendu.
À travers vos films, j’ai l’impression que vous cherchez à chaque fois à récréer une sorte de noyau familial. Il y a toujours à la fin l’espoir d’une famille recomposée…
Je me refuse à me donner le rôle d’un « créateur de familles », ce serait trop conclusif. Je préfère rester un observateur, épier les indices, assister mes personnages, capter des tranches de vie. Je ne suis pas sûr que le cinéaste soit vraiment un créateur, dans mon cas précis, je suis plutôt une sorte d’accompagnateur.
Vous êtes issus d’une génération de cinéastes japonais, comme Sonio Sion ou Kiyoshi Kurosawa, qui a vécu un véritable âge d’or dans les années 2000. Aujourd’hui, le cinéma de l’archipel me semble un peu en sommeil…
Les producteurs sont probablement plus frileux qu’avant, en effet. Au Japon de nombreux grands studios ne veulent plus prendre de risques, ils se contentent désormais de prendre en charge la distribution ou l’exploitation en salles, mais ils rechignent à mettre des billets dans des projets qui ne sont pas totalement mainstream.
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Concernant les réalisateurs que vous citez, je pense cependant que cela n’est pas forcément lié. Chaque réalisateur a ses raisons de tourner, son propre rythme, et vous savez, beaucoup de réalisateurs au Japon viennent du V-cinéma (NDLR : équivalent de nos téléfilms conçus pour le marché vidéo) et y retournent, le cinéma traditionnel ne représentant souvent qu’un passage. Il est vrai que la longévité dans le cinéma traditionnel est une exception, et je fais partie des rares, peut-être avec Takashi Miike ou Ryuichi Hiroki, qui continuent à travailler depuis longtemps pour le cinéma. J’espère que cela durera encore !
Hirokazu Kore-Eda a toujours fait figure d’outsider, au sein de cette génération de cinéastes japonais qui ont eu leur heure de gloire dans les années 90 et 2000. À l’ombre des Takeshi Kitano, Sion Sono et autres Kiyoshi Kurosawa, Kore-Eda s’est fait le défenseur d’une certaine ligne claire, d’un cinéma de l’épure, dénué d’ostentation mais pas de maîtrise formelle. Depuis son premier essai – Maborosi, sublime digression sur le deuil impossible – jusqu’à sa Palme d’Or pour Une Affaire de famille, mélodrame bouleversant, Kore-Eda a, mine de rien, bâti une œuvre assez obsessionnelle, puisque l’unique sujet de son cinéma est bien la famille et son impossibilité dans une société contemporaine élaguée de toutes ses contingences morales. Après un passage par la France où il explorait subtilement sa propre mémoire cinématographique – et la nôtre – en brossant un portrait-gigogne de l’actrice-matriarche (Catherine Deneuve dans La Vérité), Kore-Eda pose sa caméra à l’étranger pour la seconde fois avec Les Bonnes Etoiles. Tourné en Corée du Sud, avec l’acteur star Song Kang-ho (Memories of murder, Lady Vengeance) Les Bonnes Etoiles se donne parfois des allures de road-movie, voire d’un thriller typiquement coréen. Autant de fausses pistes qui soulignent en creux la vraie nature du film. En s’interrogeant sur l’adoption – un drame national en Corée – Kore-Eda livre son propre remède face au délitement de la famille moderne, explorant la possibilité d’une famille recomposée bâtie non sur les liens du sang mais bien sûr ceux d’une action collective et réparatrice – qui pourrait bien être celle du cinéma. MO
LES BONNES ÉTOILES (2h09), de HIROKAZU KORE-EDA, avec Song Kang-Ho, Dong-won Gang, Doona Bae, en salles depuis le 7 décembre





