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[Idées] Taguieff face au « grand remplacement » : tir précis, cible manquée

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Publié le

10 février 2023

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Dans son dernier essai, le philosophe Pierre-André Taguieff se penche sur le « grand remplacement », et tente d’établir une généalogie de ce qu’il considère être un mythe. Un essai bien documenté et très descriptif, mais hélas trop peu argumenté.
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Taguieff prend au sérieux le « grand remplacement ». Il refuse toutefois de le prendre à la lettre et, le considérant comme un mythe, renvoie dos à dos tenants de l’identité pure et partisans de l’égalité parfaite, contempteurs et zélateurs de la créolisation du pays, tout ce beau monde demeurant prisonnier d’une infernale rivalité mimétique qui paralyse la réflexion. Cet essai entend établir une généalogie de ce mythe politique, et apaiser les angoisses que l’immigration et son corollaire, l’islamisme, peuvent légitimement susciter dans l’opinion. Bref, il tente de le rationaliser, et partant de contribuer à une démystification de la politique. Difficile exercice comme en témoigne cet essai hybride, très descriptif mais hélas trop peu argumenté.

Comme d’habitude, le travail de Taguieff est très documenté. Il faut néanmoins attendre le chapitre 14 intitulé « démystifier la politique », pour que soient avancés quelques arguments visant à désamorcer ce mythe. Il y apporte notamment des précisions importantes sur l’émigration africaine en s’appuyant sur les travaux du politologue néo-conservateur Bruno Tertrais. Pour atteindre son but manque sans doute à ce chapitre le renfort de statistiques ethniques, l’occasion de constater combien leur absence se retourne aujourd’hui tragiquement contre les partisans d’une approche apaisée de l’immigration (mais existeraient- elles, seraient-elles pour autant apaisantes ?)

Hélas, Taguieff traite avec désinvolture la question démographique, qualifiant de « lieu commun » le lien souvent établi entre collapsus démographique et décadence

Taguieff, à trop insister sur les similitudes entre les époques où l’Europe fut hantée par la peur de disparaître, relativise ce caractère sans précédent de notre moment historique :l’installation en France, en quelques décennies, de millions d’extra-Européens, situation qui explique la diffusion du « grand remplacement » au-delà de l’extrême droite, jusque dans l’entourage de l’actuel président, et que certains politiques – un ancien président de la République et un ancien ministre de l’Intérieur – aient pu faire publiquement état de leur préoccupation quant aux conséquences incontrôlables de l’immigration.

Taguieff paraît systématiser le lien entre obsession de la pureté raciale et crainte de l’altération culturelle. Or, aujourd’hui le « grand remplacement » n’exprime-t-il pas surtout la crainte que, franchi un certain seuil quantitatif, s’opère au plan qualitatif une mutation irréversible de notre civilisation, voire son déclin ? Hélas, Taguieff traite avec désinvolture la question démographique, qualifiant de « lieu commun » le lien souvent établi entre collapsus démographique et décadence, oubliant les travaux de l’historien Pierre Chaunu qui considérait la démographie comme le critère premier pour juger de la vigueur d’une civilisation.

Autre objection – et ce pourrait être un cas d’hétérotélie (selon Freund, le fait d’obtenir un résultat rigoureusement contraire au but assigné) : cet ouvrage, c’est un comble, donne parfois l’impression que les paniques identitaires d’antan furent le pressentiment de la progressive substitution de population qui, du moins localement, s’impose aujourd’hui comme une réalité. Bref, la mise en perspective historique peut œuvrer à rebours de son objectif.

Lire aussi : Renaud Camus : le dépossédé

Cet essai occulte enfin la singularité de Renaud Camus, lequel inscrit son appréhension du phénomène dans une critique générale de la modernité dont aucun des précédents contempteurs du « grand remplacement » n’aurait été capable.Indissociable d’une réflexion sur le « remplacisme global », elle doit davantage à Anders, Heidegger ou Ellul qu’à Mosley ou Duprat, et impose la lecture d’autres de ses livres comme Du sens ou La dépossession pour être pleinement comprise.

Mais le « grand remplacement » serait- il un mythe, une démystification de la politique serait-elle possible ? L’imaginaire est une dimension essentielle de la politique. À ce titre, le mythe constitue, comme l’écrivait Sorel, « une association d’images motrices » qui œuvre au plus profond de la psyché des collectivités, et dont le caractère insaisissable décourage toute tentative de l’en extirper. Tout au plus peut-on comprendre sa logique interne et ainsi canaliser ses effets. Le mythe n’est pas une fable mais un phénomène humain total, à la fois fiction, système explicatif et message mobilisateur, qui s’enracine dans une réalité souvent angoissante, et nous agit d’autant plus que nous croyons lui échapper comme l’avait montré Girardet dans son excellent Mythes et mythologies politiques, auquel Taguieff a manqué ici d’apporter un supplément essentiel.


LE GRAND REMPLACEMENT OU LA POLITIQUE DU MYTHE, PIERRE-ANDRÉ TAGUIEFF
L’Observatoire, 326 p., 23 €

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