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Twin Peaks, saison 3 : UNE LEÇON D’ÉLECTRICITÉ

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Publié le

2 novembre 2017

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TwinPeaks

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Alors que les séries sont aujourd’hui devenues plus prescriptrices en termes de musique que les radios généralistes, revenons sur la bande originale de la plus mythique d’entre elle, dont le réalisateur, David Lynch, s’est toujours montré autant avant-gardiste dans l’image que dans le son : Twin Peaks, saison 3.

 

C’était l’un des évènements audiovisuels de l’année, certains disent de la décennie : le retour de Twin Peaks. Alors que les gloses, nourries par l’inventivité démente du réalisateur, se sont déjà multipliées autour de la saison 3, la signification des personnages et la description de son univers aussi luxuriant que vertigineux, nous allons nous intéresser à un aspect souvent négligé, et pourtant ô combien essentiel : la musique de la série.

Toute l’œuvre de David Lynch est caractérisée par l’intérêt particulier que le réalisateur porte à la bande-son. Déjà, lors des deux premières saisons, il y a vingt-cinq ans, les téléspectateurs étaient restés hantés par la musique hypnotique d’Angelo Badalamenti qui participait d’une manière décisive à l’atmosphère déployée autour du meurtre de Laura Palmer. Pour le retour de Twin Peaks, Lynch a introduit un nouveau gimmick: tous les épisodes comportent un passage musical live, interprété sur la scène du mythique RR Dinner, où se jouèrent précédemment tant de moments-clés, la série devenant le prétexte à mettre en scène une sélection exceptionnelle de groupes réalisant, dans cet univers entre rêve et réalité, le fantasme d’une sorte de cabaret d’excellence ,à la fois hype et underground.

 

Cabaret visionnaire

 

Quelle est donc l’affiche ? Comme les deux premiers épisodes du retour furent diffusés l’un après l’autre, formant un seul et même chapitre, le premier groupe ne passe qu’à la fin du deuxième épisode, et il s’agit d’une prestation de Chromatics, quatuor électronique originaire de Portland, Oregon, qui délivre une version magistrale de leur joyau pop-électro « Shadow ».

 

 

Si Chromatics jouit d’une réputation de groupe culte auprès des initiés, la formation est cependant quasi inconnue du grand public. Et c’est tout le génie visionnaire de David Lynch que de propulser dans la lumière de ses films les artistes qui marqueront leur époque, comme il avait su le faire dans Lost Highway, en présentant Rammstein et Marilyn Manson alors à peu près inconnus au début de leurs carrières. Il y a fort à parier que la scène du RR Dinner aura servi de tremplin à plusieurs formations demain célébrées partout.

Passons directement à l’épisode huit, un épisode charnière, complètement virtuose et délirant, qui a également le mérite de nous offrir une prestation époustouflante de Nine Inch Nails, située exceptionnellement en milieu d’épisode. La formation interprète « She’s Gone Away », tiré de l’EP « Not The Actual Event », sorti en décembre 2016. Dans un déluge sonore renforcé par des lumières épileptiques, le groupe emmené par Trent Reznor délivre l’un des morceaux le plus mémorable de la saison, plein de fureur contenue et de violence sourde, pour introduire l’une des séquences les plus étranges et mémorables de la saison 3.

 

 

Les New Yorkais de Au Revoir Simone, trio féminin qui livre une synthpop acidulée et mélancolique, apparaissent dans deux épisodes avec les morceaux « Lark » et « A Violent Yet Flammable World », dont le titre (« Un monde violent et inflammable ») traduit parfaitement l’atmosphère de Twin Peaks, où règne une violence sourde n’attendant qu’une étincelle pour s’embraser.

 

Échos et interférences

 

Eddie Veder, le chanteur de Pearl Jam et The Temple Of The Dog, introduit sous son vrai nom, Edward Louis Severson III, interprète « Out Of Sand », une ballade acoustique et mélancolique, moment d’émotion fragile et ténue. Le combo rock alternatif londonien The Veils se retrouve dans l’épisode 15 pour une interprétation de leur morceau « Axolotl », tiré de l’album « Total Depravity », perle bruitiste à mi-chemin entre Bauhaus, Nick Cave et David Bowie. Le son est synthétique, et la voix distante, éraillée, comme entendue au travers d’un vieux téléphone, renforce l’effet de distorsion temporelle omniprésent dans la série.

 

 

Le seul DJ à se produire au RR Diner, l’Écossais Hudson Mohawke, présente « Human » dans une prestation tordue et malsaine, tandis qu’une oasis de beauté se fait entendre à mi -saison, avec la chanteuse mexicaine aux incroyables capacités vocales, Rebekah Del Rio, qui interprète un titre composé par Lynch et Badalamenti. « Mon rêve est d’aller / À cet endroit / Tu sais lequel / Où tout a commencé », chante-t-elle, les paroles de morceaux créant toujours des interférences avec l’histoire. Enfin, dans l’avant-dernier épisode, l’interprète du générique de la série originale, Julee Cruise, reprend « The World Spins », accompagnée par les Chromatics, clin d’œil appuyé avant de boucler la boucle. Seule déception musicale de cette saison : James Marshall, l’acteur qui joue le rôle de James Hurley, dont la ballade est à l’image de son personnage : sans saveur.

 

Esthétique de la distorsion

 

Outre sa qualité et son avant-gardisme, la programmation de Lynch dénote une fascination pour la dissonance et l’électricité, la musique jouée étant presque toujours de nature électronique, avec un traitement du son par les groupes tout à fait comparable à celui que le réalisateur fait subir à l’image, à base de salissure, de coupes, de distorsions. Or, cette prédominance de l’électricité comme élément musical de base rejoint tout à fait la prédominance de l’électricité dans toute la saison 3, en tant que force sourde et sauvage, destructrice, que l’homme croit avoir naïvement avoir domptée et qui établit sans cesse le lien entre visible et invisible.

La série devient le prétexte à mettre en scène une sélection exceptionnelle de groupes réalisant, le fantasme d’une sorte de cabaret d’excellence ,à la fois hype et underground.

Si c’était le feu qui régnait sur les premières saisons hantées par la formule « Fire, Walk With Me », l’ambivalence créatrice-destructrice, dans la troisième saison, est assumée par le courant électrique. Et l’électricité sert littéralement de point de passage entre les mondes – l’agent Cooper revenant dans la réalité en empruntant les ouvertures des prises électriques. Non seulement David Lynch offre au grand public la possibilité de découvrir des perles novatrices parfois confidentielles, mais il exploite également les groupes musicaux comme de véritables pièces du puzzle que compose une œuvre démente et fragmentée.

 

   Lire aussi : Entretien avec Bertrand Burgalat

 

La b.o. n’est pas seulement une ambiance mais une partie essentielle du propos et elle divulgue des indices tout au long des épisodes, parfois par le choix des paroles. « And now you’re just a stranger’s dream », chantent les Chromatics, « Tu n’es maintenant plus que le rêve d’un étranger », ce qui fait écho à une autre phrase prononcée dans la série : « Nous vivons tous au sein d’un rêve, mais qui est le rêveur ? » Les groupes qui jouent au RR Diner contribuent ainsi à part entière à une œuvre d’art total de presque vingt heures au sein de laquelle David Lynch rejoue tous les éléments constitutifs du cinéma, image, son, acteurs, rythme, sens, dans leur fonction et leurs interférences.

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