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La Maison éternelle de Yuri Slezkine : ASILE ROUGE

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Publié le

2 novembre 2017

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Russe

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Avec La Maison éternelle, le grand historien américain d’origine russe Yuri Slezkine signe un livre monstre et parabolique sur l’expérience communiste, un siècle après qu’elle a été initiée. Un pavé qui fera date.

 

La Maison éternelle de Yuri Slezkine, ce sont presque 1000 pages traduites de l’anglais par une équipe de cinq personnes. Immense ? Oui ! Ce livre est à ranger aux côtés de L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne, de Vie et Destin de Grossman ou des Souvenirs de la Maison des morts de Dostoïevski, ces livres qui sont tous des repères dans leur époque. Le roman de Slezkine est monstrueux comme son sujet, le projet fou du communisme, cette volonté d’annuler le réel afin de créer de toutes pièces un « homme nouveau », dans les âmes comme dans le concret des campagnes, des villes, des fermes et des usines. Un projet littéralement dément mené par un groupe considéré par l’auteur comme une « secte millénariste », dans la foulée des passionnantes analyses du philosophe Eric Voegelin.

Ces thèses sont iconoclastes du point de vue de l’histoire officielle du mouvement communiste, particulièrement celle-ci, commune aux deux auteurs : le communisme serait autre chose ou bien plus qu’un simple mouvement ou courant politique, une religion politique ayant pris forme dans le réel de manière sectaire et continuant d’une certaine manière les utopies millénaristes ayant eu cours au long de l’Histoire, de la fin de l’Antiquité à nos jours. Le communisme serait une religion gnostique se fondant en projet politique.

 

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Pour Slezkine, et le propos est fort convaincant, ce fait concerne autant Lénine et les « héros de la révolution » que Marx ou Staline. Le gnosticisme est un volontarisme visant à créer une matière nouvelle, en forme de rédemption de la « matière maléfique » dans laquelle nous aurait plongés un mauvais démiurge, masquant la lumière du vrai dieu, et la concordance avec le communisme saute aux yeux : abattre le capitalisme, cette matière fausse et maléfique, aurait permis à l’homme nouveau de s’élever jusqu’à la lumière d’une sorte de Moscou céleste !

 

Cité radieuse

 

Le procédé du livre et une de ses grandes forces, c’est que Sletzkine a choisi d’étudier ce projet par le prisme de l’histoire intime de la « maison du gouvernement » bâtie au cœur de Moscou. En 1931 commencent d’y emménager des membres du Comité central du Parti, d’autres membres de l’élite, ainsi que des familles de héros ou dirigeants défunts et même des écrivains. Cette Maison éternelle ou « Maison du Gouvernement était conçue comme une espèce de compromis historique, un édifice de type transitionnel. À mi-chemin entre le style de l’avant-garde révolutionnaire et celui du réalisme socialiste, sa silhouette massive combinait lignes droites et structures transparente et arborait une solennelle façade néo-classique. »

Le communisme serait une religion gnostique se fondant en projet politique : abattre le capitalisme, cette matière fausse et maléfique, aurait permis à l’homme nouveau de s’élever jusqu’à la lumière d’une sorte de Moscou céleste !

 Il y avait 550 appartements familiaux dans ce bâtiment et les habitants changeaient au gré des règlements de compte au sein du Parti. On y bénéficiait de nombreux services, allant de la cafétéria à un court de tennis, en passant par des espaces tels que bibliothèque, épicerie, garderie, clinique réservée, banque, cinéma, salle de musique ou Nouveau Théâtre d’État. Une incroyable « cité radieuse » au fond, réservée aux prélats de la secte communiste ayant pris la direction d’un immense pays dont la population, en certaines années du communisme réel, dût parfois se contenter de racines pour nourrir ses enfants… En 1935, la Maison du Gouvernement logeait 2655 personnes, dont 700 fonctionnaires de l’État et du Parti bénéficiant d’un appartement individuel. Il y avait 588 enfants et environ 800 « domestiques ».

 

L’inéluctable n’advient jamais

 

À travers l’histoire de cette maison, c’est donc toute l’histoire de la révolution russe qui se dévoile sous nos yeux dans un style alerte et élégant, et sur une base historique très solide. En effet, Slezkine construit son texte avec des matériaux divers, archives, images et photos, plans des lieux, témoignages, extraits de presse, biographies publiées ou non, romans de l’époque, œuvres d’art, poèmes, symphonies…

 

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Et si l’auteur fait renaître à merveille ce faux paradis dissimulant l’enfer, il est difficile de ne pas y reconnaître les tendances des idéologies contemporaines, fussent-elles libérales, mais qui au nom du Progrès et du Bonheur de l’humanité, constituent un autre genre d’utopie auto-réalisatrice qui se déploie aussi à l’échelle planétaire, tuant humains et espèces vivantes par centaines de milliers, derrière un flot continu d’informations creuses sur tout et rien. « De la prière au jeûne, de l’automutilation au meurtre de masse, chaque secte millénariste a sa manière de faire advenir l’inéluctable, mais toutes ont quelque chose en commun : l’inéluctable n’advient jamais. La fin du monde n’a pas lieu ; l’Oiseau bleu ne revient pas, l’amour se refuse à prodiguer toute la profondeur de sa tendresse et de sa bienveillance ; la mort, le deuil, la douleur et les larmes sont toujours là. Jusqu’à présent, toutes les prophéties millénaristes ont échoué ». Espérons que les nouvelles échouent à leur tour.

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