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Jean Anouilh, à hauteur d’homme

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Il y a trente ans, le 3 octobre 1987, Jean Anouilh disparaissait

 

Lire Anouilh est une jubilation de tous les instants. Et pourtant, il n’est plus guère lu – à l’exception d’Antigone qui reste inscrite au programme des classes de Première mais pour de mauvaises raisons, dans une interprétation tout à fait contraire aux principes de l’auteur, nous y reviendrons – pas plus qu’il n’est monté sur les scènes françaises. Les théâtres parisiens où il connut de son vivant un immense succès, l’ignorent. Il est, à cet ostracisme, des motifs idéologiques assurément, Anouilh est classé parmi les auteurs de droite, réactionnaire, ce qui n’est pas, tant s’en faut, un brevet de respectabilité culturelle en France. « Dans les milieux bien-pensants, s’amusait Anouilh, ceux qui pensent bien, avec une onction, une componction, une teinte de cautèle et des exclusives tout ecclésiastiques, j’ai mauvaise réputation ».

 

Il dénonce le magistère idéologique et morale des progressistes

 

Il ne sacrifie à aucune des idoles du progressisme, à commencer par la passion démocratique de l’égalité. « On n’aime pas beaucoup entendre parler des privilèges de la naissance de nos jours. Cela gratte au plus purulent, la plaie obscure des fils des bourgeois jaloux de 1789 » et pourtant, soutient Anouilh, il est « un privilège de naissance qui est demeuré intact, celui des dons ». Dans le domaine de la connaissance, ce privilège du don ne joue pas absolument, à force de patience, de travail, on peut devenir un grand savant, un grand penseur, mais on ne peut pas devenir poète ni auteur dramatique. « Cela est donné, ou non, au berceau », on peut certes être un poète ou auteur dramatique mineur – « toute caste a ses médiocres » mais il n’en reste pas moins qu’un abîme séparera à jamais le véritable poète ou le véritable auteur dramatique de celui qui ne l’est pas.  Anouilh a une conception   aristocratique de la vie, dont il sent bien qu’elle est en train de passer de mode. Il exècre la médiocrité. Il faut lire, dans Pauvre Bitos ou le dîner de têtes, l’extraordinaire dialogue entre Robespierre, pour qui l’avenir est aux médiocres car ils sont les plus nombreux, et Mirabeau qui les méprise : « Vous croyez que cela s’est fait comme on tient une boutique, la France? Les hommes qui ont fait la France n’avaient de commun avec eux [les médiocres] que d’avoir deux bras et deux jambes, comme eux, mais j’ai le regret de vous l’apprendre, une tête qui dépassait » Et le député  qui n’est pas encore l’homme de la Terreur de répliquer : « Dans les années qui vont venir, nous allons devoir nous employer à les couper, ces têtes qui dépassent ».

Les politiques de démocratisation de la culture le laissent sceptique : « J’ai toujours pensé que ce n’était pas le fumeux Malraux et les milliards répandus dans le béton des Maisons de la Culture par un Gaullisme Immobilier (…) qui avait le plus fait pour la ‘’cause du peuple’’ ». 

Il dénonce, mais toujours avec distance, le magistère idéologique et morale des progressistes,  leurs anathèmes, leurs excommunications,  –  « On a vite fait de se faire mettre à l’ombre par les champions de la liberté humaine ». Il démonte, comme personne, les techniques mises en œuvre par les intellectuels de gauche relayés, déjà, par les médias, pour fabriquer de la mauvaise conscience et atteindre ainsi à l’autosatisfaction de ceux qui se savent appartenir au camp du bien (il faut lire absolument le remarquable texte publié dans En marge du théâtre (éditions La Table ronde) « L’œil était dans la tombe » qui date de 1970 mais n’a rien perdu de sa pertinence), comment par exemple, la jeunesse est devenue une cause à défendre du jour où, envahissant « l’Odéon de papa », elle a  rejoint « le troupeau des opprimés de diverses couleurs si nécessaire au confort moral de la sensibilité moderne ».

Il décoche de judicieuses flèches contre les sciences dites humaines, qui ne savent  plus rien de l’homme, et contre l’autorité dont elles jouissent,  le prestige de la  psychanalyse notamment : « De nos jours, on psychanalyse volontiers le petit mitron atteint de dyslexie, on l’abrutit de tests savants, qui sont jeux délicieux de grandes personnes – mais on ne s’en préoccupe pas tellement. On n’en a guère le temps, avec tous les droits bafoués de l’individu à défendre de toute urgence ».      

 

Anouilh est un incorrect

 

Bref, on l’aura compris, Anouilh est un incorrect, mais nous nous garderons bien de nous l’approprier, ce serait tout autant le trahir. Anouilh est un homme libre, infiniment libre, il ne rend de compte à personne sinon à lui-même (ce qui importe est le rendez-vous qu’on a chaque matin avec soi-même devant le miroir   « les quatre choses avouables que j’ai faites dans ma vie, je les ai faites (…) parce que je savais que j’aurais à affronter ce visage plein de mousse blanche  le lendemain matin ») Et s’il est délectable de le lire, c’est aussi pour ce vent de liberté que l’on sent souffler dans son oeuvre. 

Anouilh n’a qu’une passion, le théâtre, l’illusion théâtrale, le jeu. Il en aime les conventions, les artifices,  les rites  (les trois coups que Pitoëff avait remplacé par un gong,  le rideau que Jean Vilar sacrifiera « j’aime le rideau et la rampe à en mourir de plaisir dès que je vois un bout d’étoffe rouge et un éclairage par en-dessous »). Loin, très loin, des tenants du théâtre engagé, Anouilh se peint volontiers en simple « fabricant de pièces » : « Je suis un ouvrier du théâtre, le côté artisanal du théâtre me ravit ». Comme la table, comme la chaise, la pièce doit d’abord tenir sur ses quatre pieds et ravir le spectateur.

 

 

Son théâtre n’a qu’un objet, l’homme, les hommes (au sens générique que ce vocable a encore pour moi !, comprenant les hommes et les femmes), l’humaine condition. Chaque pièce est une sorte de laboratoire d’expérimentation. Anouilh place ses personnages dans une situation précise, et, à la façon d’un entomologiste, et à l’exemple de ses maîtres, spécialement de Molière, il  observe celui qu’il appelle l’animal-insecte. Il observe et nous donne à voir comment ce chétif animal réplique, s’arrange, se débat  avec  les questions éternelles, intemporelles, les invariants de la condition humaine (le couple, les enfants, les voisins, les amis).  « Depuis la nuit  préhistorique, écrit Anouilh, l’homme a appliqué des petites formules empiriques plus ou moins heureuses pour résoudre les différents problèmes  insolubles de sa condition ». Et c’est cela qu’inlassablement, Anouilh remet sur le métier. Tout est compliqué : «l’homme » est « né pour faire un couple, ce qui a toujours été difficile » ; il lui faut « vivre en harmonie avec son corps et son instinct », ce qui est également difficile, « élever le mieux qu’il peut (et il peut peu) les enfants qu’il a faits ». Il ne dissimule rien de ses faiblesses, de ses fragilités, de ses vices, de son égoïsme fondamental, de ses ridicules, mais il ne ferme pas non plus les yeux sur  « la grandeur soudaine » dont il peut être capable.  Les sentiments que lui inspirent ses semblables sont mêlés : « Tendresse et mépris, confie-t-il,  pour cette vieille crapule, quelquefois sublime, quelque fois ignoble, mais toujours drôle.»  Une tendresse qui semble aller grandissante au fil du temps, et qui ne sombre jamais dans le pathos (à la condition naturellement de disposer d’interprètes à la hauteur) Lisons le très bel échange  entre le père (joué par Michel Bouquet dont on croit encore entendre la voix) et le fils à la tout fin de L’Hurluberlu ou le réactionnaire amoureux   :

Le général : Ah ! Comme tout est compliqué, toujours ! Je t’expliquerai tout. En bloc. Quand tu seras grand.

Il le regarde et lui dit gauchement avec un soupir

Dépêche-toi. Je t’attends avec impatience, Toto…Tu n’en finis plus d’être petit.

Toto, avec un peu de nostalgie : Oui. Mais quand je serai grand, toi, tu seras vieux.

Le général lui tapant sur l’épaule : On tâchera tout de même de se croiser sur la route, monsieur. 

Et Anouilh ambitionne, et il lui réussit ô combien, de nous « faire rire avec nos petites misères d’homme ». Ambition modeste ? En apparence seulement, car, selon le mot de Molière qu’aime à citer Anouilh « c’est une étrange [i.e. extraordinaire par ses difficultés] entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens ».

 

Anouilh instruit sur l’humaine nature et l’humaine condition

 

Le théâtre, comme la vie,  est « empoignade avec la réalité », dit Anouilh. Mais le théâtre a une supériorité sur la vie et c’est la raison pour laquelle il est, ainsi que le défend notre dramaturge, un « objet de première nécessité ». Il est reprise, répétition en imagination de la vie, il est opération de mise en forme d’un réel vécu de manière chaotique. Et c’est à la faveur de la mise en forme théâtrale que le sens se dévoile, en tout cas commencer à trembler « C’est très joli la vie, mais cela n’a pas de forme. Le théâtre a pour objet de lui en donner une précisément et de faire par tous les artifices possibles plus vrai que le vrai ».  (La Répétition). « L’homme ne peut connaître la vraie vie qui est informe, écrit encore Anouilh,  qu’en lui donnant une forme. Le théâtre est l’art de lui en donner une

Le théâtre est en effet un instrument de connaissance privilégié pour Anouilh. Il est jeu, mais c’est un jeu qui n’est pas tout à fait gratuit. Pourvu qu’on ne laisse inquiéter par le spectacle auquel on assiste, et pourvu, naturellement, que la pièce soit à la hauteur – ce qui est quasiment toujours le cas avec Anouilh, on en ressort instruit sur l’humaine nature et l’humaine condition : « Et si ces jeux de miroirs, ces embrouillaminis, ces entrées et ces sorties inattendues dont vous venez de vous distraire, c’était aussi votre vie ».

Si Anouilh a fait le choix, rebelle à l’heure du théâtre engagé, du théâtre à idées et à messages et alors que les « comiques troupiers de la pensée avancée » avaient décrété que le rire n’était plus de mise au temps de la bombe atomique -, si Anouilh donc a fait le choix de la farce, du rire, c’est que son génie propre l’y portait assurément, mais c’est aussi que le rire recélait à ses yeux des vertus heuristiques – comme il n’aurait surtout pas dit, lui qui détestait le « charabia des doctrinaires » – incomparables. Dans la fulgurance d’un mot, d’une réplique qui suscite un éclat de rire, ainsi qu’il l’expose si bien dans sa préface à l’édition des « Œuvres » d’Eugène Labiche (reprise dans En marge du théâtre), c’est un aspect du réel qui se découvre. Le lecteur, le spectateur accède à la connaissance. « Dans un éclair, nous avons su – tout su – sur l’homme et nous avons ri » ou peut-être conviendrait-il d’inverser les termes de la proposition, nous avons ri et nous avons su.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ces vérités qui jaillissent à la lecture de la pièce ou de sa représentation n’ont pas été voulues par l’auteur – et c’est là la grande différence d’avec le théâtre à thèse -, elles jaillissent précisément, elles surviennent contre toute attente, y compris l’attente de l’auteur. Ainsi, Labiche, qui écrivait pour les bourgeois du Second Empire et ne poursuivait pas d’autres fins que de « les faire rire doucement de leurs petits travers à l’heure douillette de la digestion dans les salles rondes, dorées, accueillante de l’époque », a–t-il produit l’un des « théâtres les plus noirs, les plus féroces du répertoire français ».  Parce qu’en parfait entomologiste, il laisse s’agiter, se remuer, vivre et place sous nos yeux l’insecte « le plus redoutable et le plus sordide de la galerie des insectes : l’insecte petit-bourgeois-roi » du Second Empire, cette « époque où sous le règne du plaisir facile et de l’argent, la France a volé bas »  (depuis lors nous avons eu le bobo mais il attend encore son Labiche !).  

Le théâtre, et cette vertu couronne l’ensemble du processus, en nous donnant les mots pour dire les choses, en tissant ensemble tous ces morceaux désaccordés qui composent une vie,  produit une sorte de réconciliation avec le réel, ce réel qui déçoit tant nos attentes, qui trompe tant de nos espérances, qui tient si peu ses promesses.  « On ne souffre pas moins mais notre art étant l’organisation ultérieure  de la souffrance lui enlève une part de son venin ». On pense à la belle phrase de Karen Blixen qu’Hannah Arendt aimait à citer : « tous les chagrins sont supportables si on en fait une histoire ».  

Nous sommes là au cœur de ce que j’appellerai la sagesse de Jean Anouilh. Son théâtre ne délivre aucun message, mais il s’en dégage une certaine philosophie, un certain art de vivre.

« Je n’ai d’autre ambition que de faire de ma vie une fête  réussie dit le Comte  dans La Répétition ou l’amour puniEt c’est autrement difficile, permettez-moi de vous le dire, que d’ennuyer tout le monde en se tapant la poitrine et de souffrir ». Cette réplique résume bien, me semble-t-il, l’esprit d’Anouilh, et aussi la force que nous insuffle son oeuvre. Il nous faut prendre le parti  de la légèreté, lequel répugne tant aux révolutionnaires – « Léger ! Vous êtes légers, tous ! Un mot d’esprit, vous console de tout, tonne le Robespierre d’Anouilh dans Pauvre Bitos. Il faudra bien un jour que la France d’être légère, qu’elle devienne ‘’ennuyeuse’’ comme moi pour être propre enfin ».

Anouilh, c’est une sagesse à hauteur d’homme, loin des absolus. L’homme est ce qu’il est, la condition humaine également, il faut se guérir de l’hubris d’amender l’humanité, de la réformer, de la régénérer. D’autant que l’histoire (La Terreur, les totalitarismes) est là  pour nous instruire : « Ceux qui parlent trop souvent de l’humanité ont une curieuse tendance à décimer les hommes » (Pauvre Bitos).

 

Un oeuvre qui nous installe au cœur du tragique de la vie

 

Et si l’œuvre d’Anouilh est grande, c’est qu’elle nous installe au cœur du tragique de la vie. « La tragédie diffère du drame ou du mélodrame»  établissait Albert Camus,  en ceci que « dans la tragédie les forces qui s’affrontent sont également légitimes, également armées en raison. Dans le mélodrame ou le drame, au contraire, l’une seulement est légitime. Autrement dit, la tragédie est ambiguë, le drame simpliste ». Et pour illustrer son propos, Camus se réfère à Sophocle : « Antigone a raison, mais Créon n’a pas tort ». Cette tension, ce conflit des légitimités, Anouilh dans sa version d’Antigone, l’exacerbe et l’exalte. Ce que tendent à méconnaître les programmes scolaires et une Education nationale qui confond l’esprit critique et esprit d’indignation et se croit chargée d’exciter ce dernier. 

Anouilh se situe toujours à ce niveau-là. Nous en avons un très bel exemple dans L’Hurluberlu ou le réactionnaire amoureux. Face au général entré en rébellion contre son époque, sa passion du bien-être, du confort, son mépris de l’honneur, et ourdissant un complot afin de guérir la France de son mal, se dressent ses enfants, sa femme, le curé.  Chacun tente de le rappeler à l’ambivalence des choses. Il faut avoir de la rigueur, mais ne pas s’en servir tous les jours, comme le dit un personnage. En tant de guerre il est très aisé de diviser le monde en deux forces, il est plus difficile de soustraire le quotidien à la complexité. « C’est à la paix que les difficultés commencent toujours (…) les guerres, c’est simple ». Il y a ce bel échange entre le général et son épouse qui cristallise deux attitudes devant la vie :  « Le monde ne tourne plus rond », soupire l’Hurluberlu, et Aglaé de répondre : « Si, le monde tourne rond, mais il tourne, voilà tout. Vous le regardez sans y rien comprendre, en effet, penché je ne sais où ».C’est avec ce fait qu’il faut se réconcilier, renoncer à l’hubris de la volonté d’amender l’humanité, de la régénérer. Ce qui ne signifie nullement s’adapter au monde comme il va, Anouilh a fait un pas de côté par rapport à son époque et à su vaillamment s’y maintenir. 

Anouilh offre ainsi une troisième voie entre les facilités du théâtre de boulevard et les élucubrations du théâtre intellectuel et désincarné.  Il a su tenir ensemble plaisir des sens et plaisir du sens. Fête du regard et fête de l’esprit. Son théâtre est drôle, intelligent, spirituel, les répliques sont ciselées, les échanges musclés, les trouvailles jubilatoires. Un exemple entre mille, extrait du Boulanger, la boulangère et le Petit mitron  un dialogue, entre le père et son fils malheureux des querelles incessantes qui s’élèvent entre ses parents:

Toto : Papa

Adolphe : oui

Toto : Tu crois qu’on sera heureux un jour

Adolphe : Quelle idée ! bien sûr !

Toto : Tu crois que vous ne vous disputerez ?

Adolphe : On va faire son possible.

Toto : Il faudrait peut-être un grand malheur ? Chez Perper, ils ne se disputent plus jamais depuis que la petite sœur est morte.

Adolphe, gêné, un peu ému : Comme tu y vas ! Tu aimes bien Marie-Christine ? … Tu  n’a quand même pas envie qu’elle meure pour tout arranger ?

Toto : Non, bien sûr !

Adolphe : Allez courage. On tâchera de s’arranger autrement.

           

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