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Frédéric Mortier : « Il se lève et me traite de raciste »

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Publié le

23 février 2023

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Frédéric Mortier est maire de Longué-Jumelles et professeur d’économie-gestion dans un lycée professionnel catholique. Il publie L’Honneur d’un enseignant après avoir fait une plaisanterie à un élève sur sa religion. De cet évènement découle une véritable descente aux enfers entre tribunaux et mort sociale. Entretien.
FredericMortier

Depuis décembre 2021, vous êtes traîné devant les tribunaux pour une boutade faite en cours, pouvez-vous nous rappeler les faits ?

Tout commence par un débat que je lance en classe sur le sujet de l’enseignement catholique, ce sur quoi j’ai une levée de boucliers des élèves qui sont devant moi. Je leur précise qu’il y a 50 ans, ils auraient sans doute eu un ecclésiastique devant eux pour faire cours.

Je suis devant une classe composée d’une vingtaine de filles et d’un seul garçon. C’est ce même garçon qui va me poser des problèmes. Une jeune fille m’interpelle en me disant : « attention, le garçon à côté de moi est musulman ». Je ne le nomme pas dans le livre et je ne le nommerai pas ici car on me l’a déjà reproché devant les tribunaux.

Je réponds à la fille sur le ton de la rigolade que sa religion posait un problème et qu’il devrait se convertir au catholicisme. Ce garçon se lève et me traite de raciste. Il veut sortir de classe, ce que je refuse. En 28 ans de carrière aucun élève n’est sorti de ma classe. Je n’ai jamais sanctionné personne et l’idée était de savoir ce qu’il a ressenti et d’en discuter.

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Il a essayé de forcer le passage et trois jeunes viennent s’interposer. Il me bouscule. Les choses ne s’enveniment pas plus mais l’atmosphère est pesante. Je sais bien que je n’aurai pas gain de cause et qu’il va attendre la sonnerie de fin de journée pour pouvoir quitter la salle de classe. Lorsqu’il quitte la salle de classe, j’ai le réflexe d’aller lui demander de s’expliquer auprès de la CPE. Il refuse et part. Je ne le reverrai plus. Le lendemain matin, il ira déposer plainte au commissariat avec ses parents. Voilà comment une simple boutade est devenue une affaire d’État.

Avez-vous été soutenu à la suite de cette altercation ?

Absolument personne ne m’a soutenu. Ni l’établissement, ni le diocèse, ni même le rectorat. Je me suis retrouvé totalement seul. Le seul soutien est arrivé bien plus tard, lorsque quelques collègues ont été entendus et ont bien décrit la situation. C’est-à-dire une classe qui n’acceptait pas le second degré, ce que je n’avais pas saisi car je la connaissais peu. Si j’ai pu commettre une erreur, c’est celle-ci. Celle de ne pas avoir été assez prudent. On ne peut plus parler au second degré dans une salle de classe. C’est terrible !

Pourquoi avez-vous écrit ce livre ?

Pour deux raisons. Tout d’abord, faire de la garde à vue pour une affaire qui n’en est pas une fait qu’on a quelques semaines compliquées à vivre. J’avais besoin de m’échapper un peu de ce qu’il se passait en écrivant. C’est un besoin purement psychologique.

Absolument personne ne m’a soutenu. Ni l’établissement, ni le diocèse, ni même le rectorat.

Ensuite, écrire m’a permis de m’interroger sur mes éventuelles erreurs et sur le fait que je ne sois peut-être plus dans l’ère du temps. Ça m’a permis de prendre de la hauteur. C’est notamment pour cela que je consacre plusieurs chapitres à l’enseignement catholique et aux réseaux sociaux.

C’est tout cet environnement qui a sans doute muté ces derniers temps, ce qui n’a peut-être pas été bien apprécié. Je n’ai pas forcément bien saisi les choses en tant que conservateur. J’ai une pédagogie qui a très bien fonctionné pendant 30 ans. Je suis reconnu par 99% des élèves et beaucoup d’entre eux m’ont d’ailleurs soutenu. Il fallait écrire ce livre pour prendre la hauteur nécessaire.

Après l’assassinat de Samuel Paty en octobre 2020, votre agression en 2021 ne montre-t-elle pas qu’il est désormais impossible de parler de religion en classe ?

Il semblerait que ce sujet devienne très compliqué à manœuvrer en classe. Même dans un établissement catholique, ce qui est beaucoup plus grave pour moi. Cela pose un problème pour l’enseignant que je suis, un catholique qui a choisi cet établissement en raison de sa foi. Je souhaite mettre la religion au cœur du débat, surtout si elle a un intérêt pour le cours. En l’espèce j’ai évoqué la religion en rapport avec les influences chrétiennes sur le droit français.

Mais il y a beaucoup d’autres sujets qu’on ne peut plus évoquer en classe. Je l’explique dans le livre, l’autocensure se répand très largement chez les enseignants aujourd’hui.

Notre époque n’a-t-elle pas oublié les racines chrétiennes de la France ?

Je ne sais pas si nous les avons oubliées mais on fait en sorte de les oublier et on nous y oblige. Il y a un rouleau compresseur du politiquement correct et de la bien-pensance qui fait qu’aujourd’hui si vous êtes grand, blanc et hétérosexuel vous n’avez plus de chance de vous en sortir. Tous qu’on dira de vous c’est que vous êtes d’extrême-droite. Je pense que ce ne sont pas que les racines chrétiennes que l’on veut faire disparaître mais les racines tout court.

Pouvez-vous encore enseigner et le voulez-vous encore ?

Je ne sais pas. Tout dépendra de ce que dira le juge. Pour l’instant je ne me pose pas trop la question. Si je dois retourner enseigner demain, c’est non. Je ne m’en sens pas capable de reprendre la pédagogie qui est la mienne. On peut enseigner comme on l’a fait pendant le covid, c’est-à-dire devant un ordinateur lui-même relié à un autre ordinateur mais ce n’est pas le rôle de l’enseignant. Si le débat, les faits d’actualités et l’idée d’ouvrir les esprits n’est plus possible en face à face alors ce sera la fin pour moi.

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Vous avez un parcours assez particulier, vous avez consacré une bonne partie de votre vie à aider ces jeunes souvent issus de milieux défavorisés, pouvez-vous nous en parler ?

J’ai toujours eu une certaine faculté à être au plus près de ces jeunes difficiles. Dans les années 90 je suis devenu très rapidement enseignant. On m’a mis les classes les plus difficiles parce que j’avais cette facilité-là. 6 ans plus tard, je suis parti en formation de directeur. J’ai eu le choix entre un établissement d’envergure et la fondation d’Auteuil, avec des élèves réputés très difficiles dont beaucoup de mineurs isolés et des jeunes qui ont des religions très variées. Je me suis toujours très bien entendu avec eux, peut-être parce que j’ai eu un parcours scolaire un peu chaotique. C’était une expérience magique même si c’était difficile. Aujourd’hui, je suis maire et je suis toujours très attaché à aider qui veut bien l’être. C’est ma façon d’être que d’aider mon prochain.

L’HONNEUR D’UN ENSEIGNANT, FRÉDÉRIC MORTIER, Ed Artège, 140p., 12,90€

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