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Penser la justice avec Michael Sandel

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Publié le

3 avril 2023

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Par sa critique de la conception abstraite et isolée du sujet dans les théories libérales, le philosophe Michael Sandel a cherché à renouer avec une conception aristotélicienne de la justice : plutôt que de rester neutre sur les fins en permettant à chacun de faire ce qu’il veut, celle-ci doit nécessairement penser et servir une certaine conception de la vie bonne.
MICHAEL SANDELL-web

Parmi les grands critiques contemporains du libéralisme, Michael Sandel occupe à n’en pas douter une place de choix. Son grand œuvre : avoir porté un coup très sévère à la neutralité libérale – cette idée au fondement de la modernité d’après laquelle il faut laisser les sujets libres et indépendants choisir leurs propres finalités, de sorte que la société doit être gouvernée par des principes de justice purement procéduraux qui ne présupposent aucune conception particulière de la vie bonne. Le juste précèderait le bien. Parmi d’autres, John Rawls déclina politiquement ce libéralisme déontologique d’inspiration kantienne dans sa Théorie de la justice (1971).

Délibérer suppose de s’interroger non pas tant sur ce que l’on veut arbitrairement, que sur ce que l’on est fondamentalement

C’est en s’attaquant au versant moral du libéralisme de Rawls,dans Le Libéralisme et les limites de la justice (1982), que la carrière de Sandel fut lancée. « La vision déontologique est fausse à la fois dans ses propres termes, et d’une manière plus générale en tant qu’analyse de notre expérience morale. » Incapable de réaliser sa promesse de libération (le principe de différence rawlsien est intenable avec un moi « désencombré » : l’aide ou le sacrifice suppose une attache sociale), la vision rawlsienne se méprend complètement sur ce que nous sommes en séparant le moi de ses fins et de ses attachements. Or, délibérer suppose de s’interroger non pas tant sur ce que l’on veut arbitrairement, que sur ce que l’on est fondamentalement. Bref, sauf à manquer de caractère, et puisque l’on ne se comprend qu’à travers lui, on ne peut s’absoudre de notre univers social, culturel et historique. Ainsi étaient posés les jalons de la critique dite « communautarienne » du libéralisme – si ravageuse que Rawls dû s’amender, sans convaincre. Sandel reprendra sa critique dans Justice (2010), somme retravaillée de ses cours dispensés pendant près de 30 ans à Harvard, dans laquelle (en plus de moucher les utilitaristes) il pointe les insuffisances du consentement, rappelle l’existence de contraintes non-choisies et démontre que le juste ne peut (ni ne doit) être pensé en dehors du bien – c’est-à-dire des vertus de telle ou telle pratique que l’on juge collectivement dignes d’être honorées. Il pouvait dès lors se revendiquer de la vision téléologique d’Aristote : le bien précède le juste, le juste a pour mission de cultiver le bien.

Lui restait à décliner cette critique thématiquement. Dans Contre la perfection (2007), il interroge l’emploi de moyens médicaux à des fins non-médicales d’amélioration. Après avoir démontré l’impuissance de l’outillage libéral, il situe le véritable problème dans le rapport de la volonté humaine au caractère donné de la vie, et appelle à écarter le génie génétique en ce que, démiurgique, il méconnaît « la dimension de la liberté qui consiste en une négociation permanente avec le donné ». Avec Ce que l’argent ne saurait acheter (2012), il dénonce l’emprise grandissante du marché sur l’ensemble des sphères de la vie humaine, emprise qui en plus d’accroître les inégalités dégrade le caractère sacré de certains actes : ainsi la GPA avilit la maternité en remplaçant les normes parentales par des normes économiques. Contre l’évincement de la question morale par le marché, il convient donc de repenser collectivement le bien pour protéger certains domaines de l’empire marchand. Dans La Tyrannie du mérite (2020), il dévoile la grande hypocrisie que cache l’« aristocratie des mérites » vantée par l’argutie libérale, tant elle est hypocrite (aléatoirité des talents, déterminisme social, importance du sort) et nuit au bien commun en opposant hubris des vainqueurs et rancune de vaincus.

Lire aussi : Adrian Vermeule : « Les droits doivent être ordonnés au bien commun »

Ce qui démarque encore Sandel, c’est sa méthode argumentative. Aucun catéchisme chez lui : le philosophe répond à la modernité libérale sur le mode dialectique, et le fait dans un style limpide et pédagogique, avec un souci aigu de la précision et une grande honnêteté intellectuelle. Vu de ce côté de l’Atlantique, c’est le traitement réservé à ses adversaires qui étonne : Sandel les connaît sur le bout des doigts et se rend sur leur propre terrain, pour coller au plus près de leur argumentaire, pour en étudier les attraits et les bénéfices, pour en disséquer chaque mouvement en les confrontant à des tas d’exemples, pour les suivre partout jusqu’à en débusquer le premier faux pas et finalement les coincer tout entier dans une impasse – et dès lors s’offrir le privilège d’indiquer la bonne voie de sortie. Hélas, c’est peut-être là que Sandel se révèle insatisfaisant, tant sa politique positive peine à se hisser aux hauteurs de ses vues critiques. Celles-ci sont définitives, celle-là balbutiante et craintive, se cantonnant à de généreux mais généraux appels en faveur d’un sens de la vertu et d’une vie civique revigorés. Qu’à cela ne tienne : en évinçant la neutralité au profit de la vie bonne, il a déblayé le chemin pour penser l’ordre postlibéral de demain.

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