Votre narrateur est un écrivain à la dérive qui peine à retrouver l’inspiration après une anecdote traumatique. Vous êtes-vous trouvé dans une situation comparable au moment de commencer ce livre ?
Non, heureusement pour moi! Le moteur psychologique du personnage, c’est qu’en effet, il arrête d’écrire quand il est confronté à un lecteur réel. On écrit toujours des romans pour des anonymes, or lui, un jour, dans un train, aperçoit la patronne de sa femme en train de lire son livre et il s’avère en plus qu’elle ne l’apprécie pas du tout, que son roman finira dans une boîte-à-livres. Ce décalage entre ses attentes et la réalité le bloque, il n’arrive plus à écrire.
Votre personnage montre bien l’ambiguïté du statut de l’écrivain à notre époque, entre un reste de prestige et une certaine précarité.
Je voulais jouer avec le cliché de l’écrivain et de son aura. J’aime beaucoup faire des types psychologiques, c’est ce que j’ai fait dans tous mes précédents livres, dans celui-ci, je voulais faire un portrait de l’homme en artiste. Mon narrateur n’est pas écrivain à heures fixes, sa vocation correspond à un type psychologique qui aime se raconter des histoires, grossir les choses, croire aux fantaisies qu’il invente. Comme on est tous des affabulateurs, le portrait de l’écrivain que je fais vise au-delà de l’écrivain lui-même.
C’est au cours d’un voyage en train que votre narrateur imagine le roman dans le roman que nous lisons. Y a-t-il des circonstances idéales pour écrire ?
Je ne crois pas du tout. J’ai beaucoup écrit dans les cafés, c’est un peu cliché, mais c’est parce que c’était plus agréable et plus tranquille que chez moi. J’ai fait un texte il y a six mois qui s’intitule: Métier d’écrivain, métiers de l’écrivain, sur le rapport des auteurs à leur activité rémunératrice (puisqu’en général, ce n’est pas l’écriture). L’écriture, c’est à la fois l’activité d’écrire et l’activité de se libérer du temps pour pouvoir écrire. On peut écrire n’importe où, mais quand, et grâce à quelle autre activité, voilà un angle qui m’apparaissait intéressant.
Lire aussi: [Cinéma] Désordres : l’horloge sans aiguilles
Vous mettez en scène de manière éclatante l’un des leviers de l’écriture qui serait la compensation. La vie de votre narrateur se délite, mais les autres vies qu’il imagine vont finalement dérailler également.
C’est en effet l’histoire d’une compensation, mais aussi d’une décompensation, puisque plus le récit avance, plus l’histoire qu’il imagine éclate. Au début, on est dans une transposition et ce jeu est assez raisonnable parce que sa vie à lui est assez commune et stable malgré la crise: il est salarié à mi-temps, il a deux enfants… Ensuite, le livre déraille parce qu’il n’a plus de médicaments et que plus le temps passe, plus son cerveau se met à tourner tout seul.
Vous êtes donc un écrivain inspiré qui vous projetez dans un écrivain en crise qui se projette lui-même dans des personnages très distincts de lui-même. Ce double niveau de projection vous a-t-il permis d’envisager différemment les personnages ?
Oui, absolument. J’avais un dilemme d’écrivain parce qu’il s’agit de mon quatrième roman et que dans les trois premiers j’ai exploré le même type de personnage sous différents angles. Je ne voulais pas le faire quatre fois. En passant par ce leurre de raconter un écrivain qui raconte, ça me permettait de disposer de plus de liberté, de marges, de personnages différents, parce qu’ils appartiennent à différentes générations et différents milieux sociaux. Le professeur d’université est porté par la colère, le caviste ne fait que des mauvais choix avec beaucoup de talent, alors que l’adolescente est un personnage plus positif qui essaie de s’en sortir. Ce décalage a ouvert le jeu.
Vous mettez en scène les interactions entre l’environnement réel du narrateur et la fiction qu’il élabore. Comment avez-vous construit cette mise en scène du processus d’écriture ?
J’ai d’abord écrit tout le roman dans le roman, presque jusqu’au bout, en laissant la fin ouverte, puis, dans un deuxième temps, j’ai écrit les scènes du narrateur en faisant en sorte que tout corresponde. Ça me permettait de faire quelque chose de cohérent.
L’ambition est le ressort décisif de presque tous les personnages.
Il y a toute une réflexion sur l’utilité de la littérature: mon narrateur rêve d’un livre qui pourrait réparer sa vie. Il n’a pas écrit depuis des années, il revient d’un week-end chez sa femme qui s’est très mal passé et il se dit: « Elle va voir ce qu’elle va voir! » On peut écrire pour de très mauvaises raisons, dans une croyance dans la fonction thérapeutique de l’écriture, ce qui ne marche pas du tout! S’il écrit pour épater la galerie, mon narrateur n’est pas dupe non plus, alors les personnages qu’il invente, qui ont aussi des rêves grandioses, finissent tous par se planter, parce que ça ne marche pas comme ça, que ce n’est pas le bon moteur. Si vous créez une entreprise parce que vous voulez devenir riche ou un groupe de musique parce que vous voulez devenir célèbre, vous êtes sûr d’aller à l’échec. Il faut faire ça parce que l’activité vous plaît. L’ambition est un trait psychologique éternel qui nous pousse à nous laisser porter par de mauvaises raisons.
« C’était l’idée à l’origine du livre : une famille qui explose en trois jours »
Dans cette famille, on suit des personnages sur trois générations, mais chacun, au fur et à mesure, s’éloigne des autres. C’est comme une implosion familiale.
C’était l’idée à l’origine du livre: une famille qui explose en trois jours. Au début, j’avais même les dates et mon projet était de montrer comment, en 72 heures, une famille d’apparence bourgeoise, vivant en grande banlieue, bien établie, pouvait finir dans le néant complet! Et la seule personne sensée de cette famille, Lola, n’en fait pas biologiquement partie, puisque c’est la fille du premier mariage de la femme décédée de Joffre.
Écrire, est-ce avant tout pour vous un moyen de se démultiplier ?
Pour moi, c’est une démultiplication complète, ce qui ne signifie pas forcément qu’il faille parler des autres, on peut faire un journal intime et aller très loin dans l’auto-analyse sans que ça devienne nombriliste. Ce qui est désagréable, c’est le contentement de soi. Il y a des auteurs qui se mettent en scène de manière négative, mais finalement, c’est encore une façon de se flatter. Ce narcissisme m’ennuie.
Avez-vous pris des modèles pour créer ces personnages ?
Ce ne sont pas des modèles précis, c’est une façon d’observer les gens, d’écouter. Il y a des livres où j’ai vraiment pris des modèles de gens que je connaissais et que j’ai transposés de façon li »érale, mais là, non, parce que j’avais vraiment ce désir de fiction. Le premier membre de la famille que j’ai imaginé, c’est l’universitaire. Il y a toujours, pour moi, une scène qui déclenche le reste. Et c’est celle où il est à l’aéroport, qu’il attend sa femme qui ne vient pas, alors qu’il souhaite accomplir son apothéose et que le réel vient le contredire…
« La matière de la littérature, c’est justement d’assister à l’évolution d’une personne, alors que cette tyrannie de la réalité qui progresse nous interdit de le faire »
Cette mode actuelle du petit roman sociologique ne représente-t-elle pas un danger pour le récit ?
Si, en effet ! Mon livre est un éloge du récit et de l’imagination comme refuge et comme liberté absolue. Le for intérieur est l’endroit de ce »e liberté totale. Cette littérature sociologique m’ennuie beaucoup et les gens qui ont raison aussi. À ce compte-là, écrivez des essais !
Dans une époque saturée de fictions par les plateformes ou Internet, comment la littérature peut-elle se situer ?
Justement, on n’est pas tant que ça saturé de fictions, mais de récits. À quoi ça va servir, un roman, quand on peut voir un documentaire ou assister à mille polémiques sur Twitter, cent scandales politiques dans les journaux, toutes ces sollicitations qui mobilisent notre attention pour des récits réels? À quoi sert la fiction, lorsque le réel mobilise autant notre attention? Dans les sociétés occidentales, on a longtemps cru en Dieu, ce n’est plus le cas, et j’en viens à me demander si l’on ne va pas arriver dans une époque d’athéisme narratif, c’est-à-dire à ne plus croire aux fictions. La littérature sociologique va dans ce sens puisqu’elle tire la littérature vers
le réel. Que reste-t-il de l’autonomie de la littérature, de l’imagination, du « pays secret », quand tout est balayé par ce rouleau compresseur du réel? Qui va croire aux fictions à part les enfants? Dans l’espace public, aujourd’hui, on va passer son temps à juger les gens en fonction de ce qu’ils ont pu faire ou déclarer des années plus tôt. La littérature, c’est l’inverse: on n’est pas dans le jugement, on assiste à l’évolution d’un personnage et on ne l’accusera jamais d’avoir évolué en faisant remarquer que ce qu’il déclare page 312 contredit ce qu’il affirmait page 120 ! La matière de la littérature, c’est justement d’assister à l’évolution d’une personne, alors que cette tyrannie de la réalité qui progresse nous interdit de le faire. La réalité, aujourd’hui, devient une pièce à conviction permanente !
La littérature permettrait de cultiver un rapport au monde moins brutal, moins primaire ?
Ce serait beau d’imaginer un rapport au monde qui soit le même que celui d’un lecteur à l’histoire qu’il découvre. On regarderait les choses comme un lecteur. Cela deviendrait presque éthique.





