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Paul Melun : « Les souverainistes des deux rives doivent s’unir »

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Publié le

24 mai 2023

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Le chroniqueur, essayiste et président de Souverains Demain ! vient de publier « Libérer la gauche » aux éditions du Cerf dans lequel il fait le procès d’une gauche en perdition. Entretien avec un socialiste pas comme les autres.
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Au début du livre, vous évoquez votre enfance à Bordeaux entre Jean Ferrat, le marché aux légumes et les camions de la CGT. Pouvez-vous nous décrire l’environnement dans lequel l’homme de gauche que vous êtes a grandi ?

J’ai grandi près de la gare Saint-Jean à Bordeaux. C’est un quartier populaire où l’on pouvait encore vivre dans une ville assez grande, même lorsque l’on n’avait pas des moyens immenses. Hélas, ce quartier a profondément changé et a été victime de la gentrification. Mon père était maraîcher. Il cultivait des fruits et légumes à une soixantaine de kilomètres de Bordeaux. Je l’aidais régulièrement la semaine et le week-end. Il me faisait sécher la classe pour aller ramasser et cultiver les légumes. On allait ensuite sur les marchés pour vendre le fruit de ce labeur.

J’ai eu une enfance tout à fait heureuse sans manquer de rien mais une enfance populaire, au sens le plus noble du terme. Populaire dans nos vies, dans ce que nous faisions, dans notre esprit. Il y avait aussi une orientation politique de gauche qui vient principalement de mon père et qui remonte à loin. Je décris tout cela dans le livre et j’explique qu’il y a, derrière l’orientation politique de gauche, une dimension quasi-spirituelle : un profond ancrage, déterminant dans la conception que vous allez avoir du monde, de l’histoire, de la culture ou des idées en général. C’est dans ce terreau-là que j’ai eu la chance de grandir. J’ai donc été aux premières loges de ce que fut, et est encore dans certains endroits, la gauche populaire.

Lire aussi : [Idées] Le populisme vu de gauche

Qu’est-ce qui vous a conforté dans l’idée que vous êtes un homme de gauche ?

Ces choses-là se font en deux temps. Il y a d’abord une forme de substrat culturel, affectif même avec le sujet. Puis, lorsque vous atteignez un âge de raison et une certaine maturité intellectuelle, vous utilisez davantage des apports théoriques et conceptuels. Ces apports théoriques qui ont façonné ma sensibilité politique ont été les grands penseurs du socialisme municipal, et évidemment Jaurès. On fait ensuite son marché parmi les grands penseurs comme le font, j’imagine, les personnes de droite. De ce terreau culturel et intellectuel, on constitue tout un arc de pensée et d’esprit, et on fait une sorte de jonction avec ce que l’on a reçu au plus profond de nous-même. Cette jonction s’est opérée dans mon cas à 15/16 ans quand j’ai pu lire un certain nombre de textes. Enfin, lorsque j’ai eu la chance d’intégrer une grande école (Sciences Po Bordeaux), j’ai pu découvrir un autre monde. J’ai pu façonner une conscience politique plus élaborée et j’ai fait la rencontre de la politique partisane.

De quoi voulez-vous libérer la gauche ? Pourquoi cette gauche que vous défendez est-elle en perdition ?

Dans ce livre, je prétends faire un double exercice. D’abord, une généalogie de la gauche à travers mon propre parcours et plus généralement – parce que je suis bien jeune – le parcours de mes ancêtres. Puis, une sorte d’anatomie de la gauche à l’intérieur de laquelle j’essaye de détecter ce qui, dans ce qu’elle devenue, ne correspond plus à ce qu’elle fut jadis. C’est un exercice critique vis-à-vis de ce qu’est devenue la gauche parce qu’il y a une distorsion importante entre ce qu’elle fût et ce qu’elle est aujourd’hui.

On peut prendre l’exemple de l’assimilation. Au XIXè siècle, la gauche théorise l’assimilation. C’était la période de la IIIè République, de la colonisation et il y a avait une volonté d’assimiler c’est-à-dire de faire ressembler à la culture dominante. On ne parlait pas de la passion individualiste, de la volonté de s’affirmer en tant que minorité comme c’est le cas aujourd’hui. Autre exemple : Jaurès, dans la plupart de ses écrits comme dans un texte qu’il écrivait aux Marseillais en 1893, défend une conception très patriotique de la nation. Il explique que l’internationalisme est l’alliance des peuples et des nations, mais aussi que c’est le retour de l’autonomie des nations. Il y a aussi la passion pour le peuple face à la révolution industrielle et aux grandes inégalités naissantes qu’incarne bien Zola. C’est tout ça la gauche !

Au XIXè siècle, la gauche théorise l’assimilation. C’était la période de la IIIè République, de la colonisation et il y a avait une volonté d’assimiler c’est-à-dire de faire ressembler à la culture dominante.

Paul Melun

Une fois que j’ai fait ce portrait, vous comprenez bien que la gauche a beaucoup changé depuis le début des années 70 et le grand tournant de la mondialisation. Elle a cru bon d’embrasser les pires instincts de la mondialisation, pensant qu’il s’agissait-là d’une nouvelle idée internationale, d’une ouverture au monde et d’un progrès. Moi, je m’inscris en faux. Je ne vois pas dans la mondialisation le spectre du progrès, tout au contraire. J’y vois une régression dans l’autonomie des nations comme dirait Jaurès et surtout, une uniformisation du monde qui ne respecte pas les singularités culturelles des pays. De surcroît, elle appauvrit les peuples. Une partie de la gauche social-démocrate au pouvoir d’un côté et la gauche prétendument radicale de l’autre ont embrassé la mondialisation. Elles ont commis là un péché préjudiciable.

Votre idole de jeunesse Jean-Luc Mélenchon incarne parfaitement cette gauche radicale que vous semblez détester aujourd’hui. N’est-il pas l’incarnation de cette perdition ?

Pour moi, Jean-Luc Mélenchon n’incarnait pas la gauche radicale. Dans mon livre et plus précisément dans le chapitre Mélenchon, mon idole, je parle de sa campagne de 2012. Aujourd’hui, c’est différent. Lorsque je l’ai connu à cette époque, je démarrais mon engagement politique et intellectuel. J’admirais le Mélenchon laïc qui disait que les femmes, en portant le voile, s’auto-stigmatisaient, le Mélenchon qui nous parlait de l’économie de la mer et de la planification économique.

Il est loin du Mélenchon des indigénistes de 2023. Il a malheureusement embrassé les pires instincts de la gauche contemporaine, notamment dans ses rapports ambigus et problématiques avec l’islam, avec les lobbys wokes qui promeuvent le changement de sexe des mineurs, avec une passion robespierriste qui confine à la nostalgie de la Terreur et qui est impardonnable. Il n’est absolument pas rigoureux avec ce que fut la gauche jadis. Il s’est perdu par opportunisme électoral ou par conviction, soyons fou ! En tout cas, il m’a perdu.

Comment libérer la gauche de ces maux que sont le wokisme et la complaisance avec l’islamisme ?

Tout d’abord, je fais le constat qu’une bonne partie du peuple de gauche ne vote plus pour cette gauche-là. La Nupes représente un quart des votants, ce qui n’est pas grand-chose. En 1970, au moment du programme commun, quasiment un électeur sur deux votait à gauche. Par conséquent, libérer la gauche permettrait d’abord de parler aux électeurs de gauche qui se sont réfugiés dans l’abstention, et à ceux partis chez Madame le Pen. Mais effectivement, beaucoup sont partis, le peuple de la ruralité et peut-être même des gens qui vivent dans les centres-villes.

En 1970, au moment du programme commun, quasiment un électeur sur deux votait à gauche.

Il faut réussir à leur faire comprendre, et c’est ce que j’essaye de faire, que la néo-gauche n’est pas la gauche. Cette néo-gauche, c’est peut-être du mondialisme, de l’immigrationnisme, de l’européisme qui s’apparenterait à la gauche américaine, mais ce n’est pas de la gauche patriote, populaire telle que la France a pu l’engendrer. Il est important de montrer qu’il existe une troisième voie entre les deux gauches dites irréconciliables, c’est à dire la gauche ultralibérale et mondialiste – de Mitterrand après 84, Jospin et Hollande – et la gauche woke et robespierriste de Mélenchon et des écologistes. Je ne me place pas dans une perspective politique mais intellectuelle. Je pense qu’on peut tracer un chemin.

Vous écrivez que ce qui vous lié à la droite, c’est l’amour de la France. Finalement, qu’est-ce qui vous oppose à la droite dite du « camp national » ?

Ce n’est pas une expression que je reprends à mon compte car je la trouve beaucoup trop large. Je parlerai plus d’une droite gaulliste, catholique et sociale. Dans le livre, je montre que la mondialisation a voulu rompre tout à la fois avec la gauche patriote et enracinée, et avec la droite patriote, sociale et gaulliste. On a voulu rompre avec les deux parce qu’elles entravaient la marche du monde néolibéral et nihiliste par leur passion pour le collectif. Il y a une conjonction d’intérêts de la mondialisation pour mettre à bas les deux faces de cette même pièce qui s’appelle la France.

Lire aussi : De la persistance du clivage droite-gauche

Je ne crois pas au dépassement du clivage gauche/droite mais à sa superposition. Il y a ce clivage qui nous a précédé et qui je pense nous succèdera. Or, je pense aussi qu’il y a un certain nombre de racines intellectuelles, théoriques, littéraires, philosophiques qui nous opposent. Quand je parle avec mes amis issus de la droite traditionnelle et catholique, il y a des choses qui nous opposent dans notre rapport aux mœurs, au progrès, etc. Par exemple, j’étais favorable au mariage pour tous. Nous avons un désaccord dans la répartition entre le travail et le capital, dans la façon dont on va concevoir le rapport à l’État providence, aux minimas sociaux, aux acquis sociaux, sur la question européenne, etc.

En l’occurrence, ce qui nous unit est toutefois plus fort que ce qui nous divise. Ce sont là des querelles que je qualifierais de bien heureuses. Si vous en êtes à vous disputer sur est-ce que l’homme est un loup pour l’homme, le pays est déjà sauvé [rires]. Aujourd’hui, la priorité est vraiment de sauver le pays. Moi qui suis plutôt rousseauiste, je veux bien m’opposer avec quelqu’un qui croit que l’homme est un loup pour l’homme mais d’abord, on va peut-être commencer par sauver la France. Sauver la France du déclin civilisationnel et la remettre sur les rails du vrai progrès. La libérer de l’influence d’un certain nombre de pays tiers, la libérer d’une immigration qui n’est pas assimilée et qui déséquilibre le pays. Il y a beaucoup de chantiers qui seront probablement des chantiers d’union. Je m’inscris pleinement dans le projet d’alliance des souverainistes des deux rives. Si je dois vous donner les figures contemporaines que j’admire, c’est tout autant Jean-Pierre Chevènement que Philippe Séguin. Le dépassement est déjà présent dans mon esprit.

Libérer la gauche, Paul Melun, Cerf, 145 p. 20 €

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