Rarement Houellebecq aura été aussi direct et sincère. Éprouvé par une année d’éclats médiatiques ne l’épargnant guère : dénigré par Ernaux lui ayant ravi le Nobel, piégé par des pornographes néerlandais, menacé de procès par des imams, désigné à la vindicte citoyenne par Libé, amalgamé au pire dans deux petits pamphlets de gauche successifs, lâché par Onfray, on a beau être le plus célèbre écrivain français vivant, il y a des moments où l’on sature. Alors Houellebecq a trouvé nécessaire de répliquer, en usant de l’arme qu’il maîtrise bien mieux que ses adversaires : la littérature. Avec Quelques mois dans ma vie, petit brûlot troussé en deux semaines pour imposer sa version des choses, Houellebecq livre son texte le plus personnel (en dehors de sa poésie) et sort d’un long silence médiatique. L’occasion pour L’Incorrect de faire le point avec lui sur le déclin de l’Occident, la vogue des Michel et mille sujets périphériques.
Houellebecq est l’un des seuls véritables déconstructeurs en activité, qu’il s’attaque aux mensonges libéraux, aux utopies trompeuses ou aux arnaques humanistes
L’écrivain phénomène des années 2000 qui tenait ses cigarettes entre le majeur et l’annulaire, dissertait sur les supermarchés et démoralisait Homo festivus en lui lançant au visage des romans à l’humour à froid et un arrière-goût de fin du monde est depuis devenu une icône pop, une vedette internationale et un personnage cinématographique aussi improbable que caustique grâce au merveilleux Guillaume Nicloux. Et pourtant, l’homme demeure insaisissable, aussi contrasté et surprenant que ses livres. On voit venir un vieil écrivain en parka, recroquevillé, lunaire, la voix traînante et puis on se rend compte au bout d’un moment qu’on est assis face à un enfant pétillant, espiègle, d’une extraordinaire vivacité d’esprit, multipliant les saillies l’air de rien. En outre, en dépit de sa célébrité (il faudra interrompre deux fois l’entretien pour satisfaire des demandes de selfies et d’autographes), en dépit de l’ironie dévastatrice qu’il maîtrise comme personne, Michel Houellebecq se révèle un être désarmant par sa sincérité, son courage candide, son genre de pureté, finalement, aussi étonnant que ce terme puisse paraître à son sujet, et pourtant, sans doute celui qui le caractérise le mieux.
Affirmant ce qu’il perçoit brutalement, ou avec des détours cinglants, l’écrivain se montre depuis presque trente ans d’une liberté remarquable, et fait avant tout œuvre de moraliste, au sens élevé du terme. Dévoilant les fausses vertus, décryptant comme personne les hypocrisies de son époque, les misères en coulisse, détectant le mal sous ses nouvelles formes (au contraire des pigistes bien-pensants qui ont toujours un Satan de retard), Houellebecq est l’un des seuls véritables déconstructeurs en activité, qu’il s’attaque aux mensonges libéraux, aux utopies trompeuses ou aux arnaques humanistes. Voici donc, mené au fond d’une brasserie du 13e arrondissement, quartier qu’il affectionne tant, un entretien fleuve, follement digressif, toujours fulgurant, avec le patron des lettres françaises, qui, entre deux cigarettes consumées en terrasse, a encore su illustrer son titre. Romaric Sangars
ENTRETIEN
Vous n’aviez pas l’ambition de régler vos comptes par un livre lorsqu’a débuté l’affaire ?
Non, j’ai commencé à l’écrire au moment où j’étais persuadé que j’allais perdre, je me suis dit que j’allais au moins faire ça, que j’en tirerais tout de même quelque chose de positif.
Gagner sur un autre plan ?
Oui.
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Vous avez voulu donner votre version des choses au sujet de deux grandes polémiques, celle avec les Néerlandais de Kirac, et celle avec Michel Onfray, après la parution du numéro de la revue Front populaire qui vous était consacré.
À vrai dire, la polémique avec Michel Onfray, c’était plus précis que ça. Je tenais à ce que les passages modifiés au sujet des musulmans soient publiés de manière plus durable que dans Le Point. Dans un livre, donc.
Ces deux polémiques n’ont-elles pas qu’une seule cause : l’exploitation de votre notoriété pour faire de l’argent ?
Oui, effectivement. Je dirais que dans le cas de Front populaire, il n’y a que ça. Dans le cas de Kirac il y a autre chose, une chose nettement méchante, que vous comprendrez si vous faites ce que je déconseille à mes lecteurs de faire, c’est-à-dire regarder « Honeypot » (un précédent film de Kirac révélant les coucheries d’un intellectuel d’extrême droite et d’une étudiante de gauche, ndlr). Il y a une volonté cruelle pure. Le fait que Picasso soit le héros du Cafard (le réalisateur hollandais de Kirac, ndlr) est significatif. Picasso est pour moi une des figures du démon. Je l’ai attaqué dans La Carte et le territoire, ce qui a failli me faire rater le Goncourt. J’y reviens ici plus violemment, en essayant d’approfondir.
« Picasso s’ingénie particulièrement à enlaidir et torturer les femmes, que j’ai tendance pour ma part à considérer comme plus belles que les hommes »
Michel Houellebecq
Artaud avait fait de Van Gogh une incarnation du drame de l’artiste inspiré. Vous, vous servez-vous de la figure de Picasso pour révéler un mal moderne ?
Dans un film américain des années 1960, j’ai malheureusement oublié lequel, un des personnages se livre à une diatribe contre Picasso en disant exactement ce que je répète : « Picasso déforme le monde dans le sens de la laideur parce que son âme est laide. D’autres peintres déforment le monde dans le sens de la beauté parce que leur âme est belle. » Redon déforme le monde dans le sens de la méditation et du rêve. Picasso déforme également le monde, mais dans le sens de la laideur et du Mal. Il s’ingénie particulièrement à enlaidir et torturer les femmes, que j’ai tendance pour ma part à considérer comme plus belles que les hommes, enfin c’est un point de vue de mâle hétérosexuel.
Finalement, vous rejoignez les néo-féministes dans cette chasse à Picasso !
Oui, c’est désolant mais je n’y peux rien. En écrivant Sérotonine c’était encore pire, je me suis rendu compte que je rejoignais les écologistes sur un point : l’agriculture intensive est une erreur, elle détruit la microbiologie des sols. Je rappelle à chaque fois que j’ai fait des études d’ingénieur agronome spécialisé dans l’écologie végétale. On ne peut pas me raconter d’histoires sur ces sujets.
Si Picasso incarne le mal moderne, quel serait votre anti-Picasso ? Y a-t-il un peintre qui déforme les choses dans le sens de la beauté au XXe ou au XXIe siècle ?
Pas vraiment. Il y a des gens qui se sont écartés du monde. J’aime beaucoup Mondrian. Mais ce n’est pas le monde, c’est autre chose. Je ne sais pas si j’ai les moyens d’acheter un Mondrian, mais ce sont des tableaux que je pourrais avoir chez moi. J’ai été choqué que le Cafard et sa bande aient eu des subventions de la fondation Mondrian. À peu près n’importe quel artiste néerlandais les aurait davantage méritées.
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Revenons sur les premières pages et le porno. Pour vous, certains pornos amateurs auraient des vertus morales ?
N’exagérons rien, mais c’est bien dans la vie d’un couple ; c’est une activité à encourager. Ça fait de bons souvenirs. Mais je distingue deux choses : le fait d’en faire et le fait de les montrer, qui me stupéfie.
Se filmer en soi, ce n’est pas du porno, c’est la diffusion à un tiers qui rend la chose pornographique…
Je ne sais pas quoi en penser. Ce qui est sûr, c’est que je ne l’ai jamais fait. C’est aussi que je suis d’une autre génération. Avoir l’idée de publier des photos de son super tajine sur les réseaux sociaux : quelque chose m’échappe là-dedans. Des célèbres années 70, les années des boomers, je n’ai conservé presque aucune photo personnelle. Il y avait un groupuscule de passionnés qui, en général, avaient un labo chez eux et ne respectaient que le noir et blanc ; c’était une secte à part. Les gens ne se prenaient pas en photo. À l’époque, j’allais à beaucoup de concerts et personne ne sortait d’appareil, les gens écoutaient.
Les gens sortaient les briquets qui ont été remplacés par les téléphones portables.
Oui, mais les briquets étaient un moyen de communier pour le public.
Vous n’avez pas un avis définitif sur le sujet et pourtant, le porno n’est-il pas justement le symptôme de ce que vous observez de plus tragique sur la sexualité contemporaine, voire, paradoxalement, sur la désexualisation du monde auquel il participe ?
C’est quand même un paradoxe de dire ça, parce qu’en principe, ceux qui font du porno amateur le font parce qu’ils trouvent ça bien, parce qu’ils trouvent que la sexualité est belle, et que tout le monde devrait davantage faire l’amour. Ils ne le font pas pour dégoûter les gens. C’est justement là que se distingue le film de Kirac, qui dégoûte de la sexualité, je n’avais jamais rencontré ça dans un porno amateur. Au fond, je pense que Tinder désexualise plus que le porno. Avoir de multiples choix fait que finalement on ne fait rien.
« J’avais lu que le gouvernement japonais, à un moment donné, essayait de diffuser du porno à des heures de grande audience pour lutter contre la dénatalité »
Michel Houellebecq
J’avais lu que le gouvernement japonais, à un moment donné, essayait de diffuser du porno à des heures de grande audience pour lutter contre la dénatalité. Ils n’avaient donc pas le même point de vue que vous, ils pensaient que ça stimulerait les Japonais endormis dans leur couple. Ça n’a pas marché. En même temps, le Japon n’est pas le pays le plus catastrophique sur ce point, c’est un peu comme l’Allemagne. La situation démographique en Italie ou en Espagne est bien pire qu’en Allemagne. La situation démographique en Corée ou à Singapour est bien pire qu’au Japon. Et les pays de l’Europe de l’Est, je suis désolé pour nos sympathiques amis réactionnaires d’Europe de l’Est, ça ne marche pas bien non plus, que ce soit en Hongrie ou en Pologne ; c’est mieux qu’en Europe du Sud, mais moins bien qu’en Scandinavie ou en France.
Alors qu’on croyait les Scandinaves complètement castrés !
Eh bien non, pas tant que ça.
Vous rattachez tout cela à quelque chose ?
Non. Les pays de l’Est, je ne sais pas du tout. Honnêtement, je ne connais pas. Pour les pays du Sud, je pense que l’insuffisance des lois sociales joue. En Espagne et en Italie, on n’est pas trop aidés quand on fait des enfants. Il faut une politique nataliste avec de l’argent, pour que les femmes puissent arrêter de travailler.
Mieux que le porno à heure de grande audience. Remarquez, on peut combiner les deux !
Oui, combiner les deux paraît la chose à faire. Je reviens aux pays développés d’Asie, c’est le plus tragique. Je me souviens que le pire du pire, c’est Hong-Kong qui a 0,9 en taux de natalité. C’est un suicide. La Corée est à 1,1. Singapour est à 1. Ces pays multiplient les prouesses technologiques, mais ils sont en train de mourir. En plus il n’y a pas d’immigration, ils n’en veulent pas, ils préfèrent encore crever.
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Et la situation en France ?
C’est vrai que ça a baissé, en France, on s’alarme tout de suite, mais on reste quand même à 1,8, ce qui est supérieur à tous les autres pays européens, à l’exception de Monaco et de l’Irlande.
Immigration comprise…
Immigration comprise, certes ! Oh là là, tout de suite !
QUELQUES MOIS DANS MA VIE, MICHEL HOUELLEBECQ, Flammarion, 112 p., 12,80 €
Fin mars 2023, Michel Houellebecq, dépité par la tournure qu’ont pris ses démêlés avec la justice néerlandaise et le collectif Kirac, usé par une année où il fut régulièrement au centre de l’attention médiatique sans jamais pouvoir réagir, se lance dans un récit de ces mois de tourmente, digresse, finit par évoquer mille sujets avec un humour acide irrésistible tout en élaborant une espèce de mythologie morale à partir de son expérience. S’étant lui-même senti traité « comme l’objet d’un documentaire animalier », l’écrivain affuble ses ennemis du collectif Kirac de noms d’animaux : le Cafard, la Truie, la Vipère, et les transmue en symptômes du mal moderne. Ce qui est formidable avec Houellebecq, c’est qu’il parvient toujours à se poster au front. Non seulement, il a été parmi les premiers à extraire de son époque les nouveaux sujets de défi littéraire, mais il oppose ici avec brio la littérature aux médias actuels, tout en absorbant leur substance, faisant en sorte que même à l’heure d’Internet, de l’enregistrement démoniaque du réel et du lynchage médiatique, elle ait encore le dernier mot. RS






