Justement, parlons d’immigration…
Je suis contre, oui, enfin, ça dépend. Dans les cas où il faut laisser venir de l’immigration, je dis tout de suite que je ne suis pas particulièrement ému par le droit d’asile, supposé être l’honneur de la France, les droits de l’homme etc. Un des derniers cas célèbres de droit d’asile, c’est Khomeiny ; il était indiscutablement poursuivi pour ses idées dans un pays non démocratique ; avons-nous bien fait de l’accueillir ? Cela se discute. Le cas des étudiants ne m’intéresse pas beaucoup non plus, l’argument des métiers en tension ne me bouleverse pas davantage. Par contre, on oublie toujours le mariage. Peu de pays, même parmi les dictatures les plus féroces, ont osé intervenir dans le choix du conjoint. En plus ça me concerne personnellement, je peux en parler, J’ai eu quatre ou cinq rendez-vous pour qu’on puisse vérifier que mon mariage n’était pas un mariage blanc. On ne peut pas dire que l’administration soit inerte sur ce plan. Le dernier et le plus long de mes rendez-vous, j’ai eu droit à une question difficile : « Pourquoi, à votre avis, votre femme veut-elle devenir française ?»
Par amour !
Ce serait bien dans une rom com, mais dans la réalité la relation ne me paraît pas évidente. En plus les Chinois n’acceptent pas la double nationalité, ma femme a été déchue de sa nationalité chinoise aussi sec. Ce n’était pas un acte insignifiant.
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Dans le cas où il n’y a pas de double nationalité, du moins…
À titre personnel je veux bien un autre passeport, mais perdre le mien non.
Justement, est-ce qu’il ne faudrait pas imposer un choix entier ?
C’est un des sujets sur lesquels je n’ai pas vraiment d’opinion.
Cela rejoint quand même le sujet de l’assimilation, sur lequel vous revenez dans votre livre…
J’habite dans le quartier chinois depuis 2011 et j’ai bien constaté que les vieux Chinois ne s’étaient pas assimilés. Au-delà de cinquante ans, pratiquement personne ne parle français et ils travaillent dans des secteurs strictement chinois, c’est un monde économique parallèle. Effectivement, leurs enfants vont à l’école, et parfois ils veulent ensuite travailler dans des entreprises françaises, donc l’assimilation se fait, mais ce n’est pas à marches forcées. C’est un premier point. Deuxième point, tout le monde adore les immigrés chinois, parce qu’ils sont polis et qu’ils n’agressent personne. Même à l’heure actuelle, vous courez peu de risques en vous promenant à 3 heures du matin entre les tours. Ils sont par ailleurs d’une discrétion religieuse remarquable. Quand on demande à quelqu’un quelle est la religion des Chinois, en général, il ne sait pas. Il s’agit en réalité d’une variante du bouddhisme, avec des adaptations sur lesquelles le Bouddha aurait sans doute eu des réserves, mais enfin c’est un bouddhisme. Le maoïsme a beaucoup détruit, mais pas tout. Il y a aussi en Chine une communauté catholique plus importante qu’on ne le croit. Pour me résumer, le fait que les Chinois aient été si longtemps très peu assimilés et très appréciés donne à réfléchir.
Il y a quand même une volonté assimilatrice parfois affichée, comme quand les immigrés chinois changent de prénoms pour des prénoms français très classiques !
Ma femme a changé il n’y a pas longtemps et elle a pris « Hermine ». Il y a une liste assez longue, mais ce sont des prénoms à consonance française. Je n’ai pas l’impression que les Chinois s’assimilent très rapidement. Ce n’est pas forcément bien vu de tous, il y a un mot dépréciateur, une « banane » (jaune à l’extérieur, blanche à l’intérieur). Le plus important, c’est que personne ne le leur demandait avec fermeté. Ce n’est pas avant tout s’assimiler que l’on demande à un immigré, cela est faux. Ce qu’on leur demande, c’est de ne pas poser de problèmes. Et je me suis demandé, qu’est-ce qui me pose un problème ? Pas grand-chose, finalement. Le voile pas vraiment, à part le niqab. Les minarets si, un peu, ça s’intègre mal dans l’architecture française. Il y a une ville que je connais où ça s’intègre bien, c’est Vienne. Le baroque autrichien se mélange très bien avec les minarets. Mais les burkinis ça devient ridicule, il ne faut pas s’intéresser à ça, franchement. On n’en a rien à foutre.
« Les droits de l’homme, la laïcité, tout ça, c’est un peu ennuyeux, guère convaincant »
Michel Houellebecq
Est-ce que vous ne pensez pas que l’on parle de plus en plus d’assimilation parce que justement on n’est plus désirables ? Si bien que nous entrons depuis dans une idéologie qui prône l’assimilation, voire même qui se contente de dire : « Venez comme vous êtes ! »
C’est une très belle chanson de Nirvana, « Come as you are ». Ça s’adresse à une fille, ce n’est pas le même contexte, Cobain veut juste dire : « Que tu sois ou non en beauté, que tu ailles bien ou mal, quoi qu’il ait pu se passer entre nous, viens maintenant. J’ai besoin de toi maintenant. No I don’t have a gun. »
Justement, la France n’est plus à son maximum de beauté. Avons-nous encore quelque chose à offrir ?
On offre des trucs pas géniaux, c’est ça le problème. Les droits de l’homme, la laïcité, tout ça, c’est un peu ennuyeux, guère convaincant. Qu’est-ce qu’on a à offrir ? La religion, on n’en a plus, et ça, c’était un gros produit d’appel. Disons que pour des gens qui arrivent avec une religion fortement structurée, on n’a pas mieux dans la catégorie.
Les droits de l’homme, la démocratie, tout ce qui constituait la mythologie occidentale, ça ne marche plus ?
Je préférerais éviter d’en dire du mal une fois de plus. Mais vous, quand vous pensez que nous ne sommes plus désirables, c’est que l’on aurait eu quelque chose qu’on n’a plus ?
Oui.
Mais quoi ?
Notre art de vivre, notre culture.
La culture, ça va.
D’un point de vue littéraire, on a été meilleurs qu’aujourd’hui…
Ah non, ce n’est pas si clair ! Franchement, la littérature française, quand j’étais jeune, était bien plus mauvaise que maintenant. Il y avait encore le nouveau roman, c’est-à-dire rien. Il y avait Sollers, qui était sympathique, mais pas tout à fait suffisant. Donc non, la littérature a plutôt repris du poil de la bête. Du point de vue de la cuisine, il paraît que tout va bien. C’est quoi d’autre, l’art de vivre ?
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D’une manière générale, nous avions une identité plus forte. Quant à la littérature, on évoquait surtout la référence aux classiques. Aujourd’hui, les écoliers ne savent même plus qui est Dumas. On assumait mieux la transmission.
C’est vrai. Mais je ne sais pas, proposez des solutions !
Que pensez-vous de la ministre de la Culture, d’ailleurs ?
Je ne sais pas qui c’est.
Et le ministère de la Culture lui-même, sert-il encore à quelque chose ?
Le ministère de la Culture, il faut voir, ce qui coûte le plus cher, c’est le cinéma, et il y a des films qui méritent tout de même d’être aidés.
Vous pensez qu’il faut défendre encore aujourd’hui une exception culturelle française ?
Je n’ai jamais bien compris le terme.
C’est une préférence nationale d’un point de vue culturel, en somme.
Oui, je ne suis pas contre. Il y a aussi un quota de chansons françaises pour les radios, non ?
Oui, ils imposent un pourcentage de chansons francophones.
Il y a des budgets largement plus inutiles que celui de la culture.
Comme ?
Le budget de l’armée. C’est un point sur lequel je suis en désaccord avec la droite : il suffirait d’avoir une arme nucléaire en bon état de marche, les appareils nécessaires pour la lancer, et puis l’armée conventionnelle, on peut à peu près laisser tomber. Ça ne sert qu’à aller intervenir au Mali, en Centrafrique ou en Libye, enfin à prendre des initiatives stupides.
On a quand même l’impression que le budget de l’armée a été bien raboté…
Pas suffisamment.
« Défendre mon image est devenu une obligation professionnelle pour moi. C’est passablement chiant, mais c’est un fait »
Michel Houellebecq
Mais avec la situation géopolitique : quand on redécouvre qu’un voisin peut être un ennemi ?
Qui ça ?
Eh bien, ce qu’il se passe en Ukraine, un pays européen découvre que son voisin peut l’envahir.
Ce n’est pas un voisin, c’est l’ex-propriétaire. C’est plus ou moins un problème interne à l’ex-URSS. L’Italie ne va pas nous attaquer. Je ne crois pas qu’on redécouvre un danger. Après une petite pause Trump, on redécouvre le plaisir des Américains à déclencher des guerres, et plus encore à les financer sans les faire directement.
Vous ne craignez pas une guerre nucléaire ?
Je ne connais pas Poutine, il n’est pas totalement à exclure que le pouvoir l’ait rendu fou. Mais je ne pense pas qu’il attaquerait la France en premier. Peut-être l’Angleterre.
Vous êtes le seul écrivain français à être devenu aussi une icône pop, or, avec ces dernières séquences médiatiques, on a l’impression que vous ne maîtrisez pas autant qu’on l’aurait imaginé votre personnage. Quel rapport entretenez-vous avec lui ?
Effectivement, c’est une des sources de mes problèmes : je suis conscient de temps en temps que je suis célèbre, mais je me suis toujours dit que je n’étais pas assez célèbre pour avoir des vrais problèmes de vie privée : une sextape ou des trucs comme ça… Et là, c’est une vraie découverte, qu’en fait si ! Je suis aussi célèbre que ça ! C’est pour cela que je dis que seul quelqu’un de bien plus célèbre que moi a vraiment compris comment je devais réagir : Gérard Depardieu. Défendre mon image est devenu une obligation professionnelle pour moi. C’est passablement chiant, mais c’est un fait. Je ne croyais pas au danger. Pourtant j’ai eu une biographie, mais ce n’était pas pareil. J’ai un peu réfléchi à la question. Par exemple, je prends Frédéric Beigbeder, que je connais bien : le seul moment de sa vie où il a vraiment eu affaire aux paparazzis, c’est quand il était avec Laura Smet. Je me disais que quand même, normalement, un écrivain était à l’abri de ça à condition de ne pas coucher avec certaines catégories de personnes : actrices, présentatrices télé, femmes politiques… Je ne pensais pas que ça pouvait m’arriver. Donc, ma célébrité, je ne l’assume pas tout à fait. Partager l’affiche avec Gérard Depardieu m’avait un peu alerté, mais sans imprimer vraiment.
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Est-ce que vous allez changer votre manière d’être, maintenant que vous avez acté que vous étiez une célébrité ?
C’est pour ça que je ne peux pas me permettre de laisser un film être diffusé contre mon gré. Mais dans la vie privée, non, c’est trop difficile, j’ai mes habitudes.
Oui, mais dans la vie publique, médiatique ?
Alors là, pourquoi je fais des médias ? Je le dis un peu dans le livre, ça m’a énervé que l’autre s’exprime et qu’on m’empêche de m’exprimer.
On est dans une époque saturée de représentations et la littérature devient aujourd’hui toujours plus un moyen de combattre les représentations officielles. Votre livre en est la preuve, mais ne s’agit-il pas d’un nouveau positionnement, très intéressant, pour la littérature, ce rapport polémique aux médias ?
Ce qui est très frappant, quand on a cédé à la mode du polar scandinave, ce qui a été mon cas, et il y a vraiment de bons livres, c’est que l’idée que la Suède porte presque un parti d’extrême droite au pouvoir, alors qu’elle était supposée sociale-démocrate jusqu’à la consommation des siècles, n’était pas si stupéfiante. Il y a des domaines où la littérature est la seule à dire la vérité. Elle peut le faire, elle a le droit de le faire, un droit que n’ont pas les médias. Le livre est un domaine assez protégé, en France tout du moins, mais dans d’autres pays aussi, semble-t-il.
Dans votre livre, vous parlez de cette préface sur Thomas Mann et Theodor Fontane et vous vous demandez si vous n’encombrez pas votre récit d’idéologie, comme Thomas Mann, or cette fois-ci, vous ne vous encombrez ni de fiction ni de personnage, en racontant directement les événements.
Il y a des personnages, mais ce que je fais de nouveau c’est de prendre directement des gens réels, pour différentes raisons, parce que j’ai du mal avec les personnages mauvais et en avoir des vrais, mauvais, à disposition, c’était quand même pas mal, et puis j’essaye de tirer un enseignement – l’idéologue ne sommeille pas tout à fait – quand j’aborde le cas de la Vipère, pour dire que leur entreprise est finalement antisexuelle (« Honeypot », c’est vraiment antisexuel et écœurant). J’avoue que la fin de cette préface consacrée à Fontane m’a fait un choc, je me suis demandé si je n’avais pas mis trop d’idéologie dans mes romans, mais je me suis un peu rasséréné en lisant du Balzac, parce que lui, tout ce qui lui passe par la tête, c’est bon !
« Je me suis demandé si je n’avais pas mis trop d’idéologie dans mes romans, mais je me suis un peu rasséréné en lisant du Balzac »
Michel Houellebecq
C’est vrai, même le Code civil…
Le magnétisme, les frais de notaire : tout est matériau ! Et après tout c’est peut-être mieux. C’est pour ça que je l’ai aimé au départ : on ne sait jamais trop dans quoi il va se lancer, on a sans cesse des surprises. Mais c’est vrai que chez Fontane il y a une grâce, une miraculeuse fraîcheur, les mots du préfacier sont justes. Je ne sais pas. Peut-être qu’au fond les idées du romancier me dérangent moins que celles des personnages. Pourtant, dans La montagne magique, j’adore les interminables discussions entre Naphta et Settembrini. Mais est-ce que ça se relit autant de fois que de la fiction pure ?
25 ANS DE SCANDALE
1998 : À la publication des Particules élémentaires, la revue Perpendiculaire, dont Houellebecq était membre de la rédaction, crée une polémique avec un texte, « L’Ère du flou », pour s’étonner que la nouvelle coqueluche des lettres françaises et leur ex-compagnon, dans son best-seller, condamne 68, l’avortement de masse et toute une mythologie d’extrême-gauche. C’est la seule raison pour laquelle on se souvient aujourd’hui (enfin quelques-uns) de cette revue.
2001 : Le 3 septembre sort Plateforme, où Houellebecq imagine une entreprise de tourisme sexuel pour sauver l’Occident de la crise amoureuse, laquelle se trouve gâchée par le terrorisme islamique. Un procès est intenté après des « propos ». La presse s’excite. Et puis on arrive au 11 du même mois. Les indignés se calment. Un an plus tard, l’écrivain est relaxé.
2015 : Le 7 janvier, le jour-même des attentats contre Charlie Hebdo, sort Soumission. L’écrivain imagine une France démoralisée finissant par se soumettre à l’islam pour éviter la guerre civile et retrouver une direction spirituelle. Le matin, sur France Inter, on s’excite contre l’impudent. Et puis soudain, une dépêche tombe et l’on ferme sa grande gueule subventionnée.
2019 : Dans Sérotonine, Houellebecq décrit Niort : « l’une des villes les plus laides qu’il m’ait été donné de voir. » Bon esprit, le maire l’invitera d’un tweet à visiter sa ville pour s’en faire une autre idée. Mieux, une grande affiche avec le visage de l’écrivain et la phrase incriminée accueillera quelque temps les automobilistes à l’entrée du chef-lieu du département des Deux-Sèvres.
2022 : Onfray organise une grande causerie avec Houellebecq pour sa revue Front populaire. Succès en kiosque, procès en vue. Onfray abandonne l’écrivain en pleine polémique et refuse de publier ses mises à jour. S’en suit « l’affaire Kirac ». Houellebecq rumine. Avec Quelques mois dans ma vie, il décide de désormais rendre coup pour coup. RS






