Quels ont été les effets des sanctions adoptées contre votre pays en 2020 ?
Il y a eu deux types de sanctions à ce moment-là : la loi Caesar, qui sanctionne des personnalités, et les sanctions européennes qui sanctionnent des entités en Syrie. La loi Caesar est mise à jour tous les trois mois, pour tracer les nouvelles personnes qui collaborent avec le régime syrien et les ajouter à la liste des sanctions. Les Européens se contentent de suivre les Américains à lettre, quelques jours après ces derniers.
Ces sanctions ont eu un impact terrible sur le peuple syrien, en le privant d’un grand nombre de ressources, comme de nourriture ou de pétrole. Si le domaine humanitaire et médical n’est pas censé être inclus dans les sanctions, sur le terrain, la réalité est bien différente. En tant qu’humanitaires, si on veut importer n’importe quelle matière première, n’importe quelle machine, le fournisseur refuse de recevoir une transaction de la part de la Syrie parce que le pays est sanctionné.
Depuis 2020, des pans entiers de l’économie syrienne ne cessent de se dégrader, comme les secteurs énergétiques, agricoles et médicaux. De 2011 à 2020, il y a eu une guerre atroce, les bombes, mais depuis, la population souffre presque plus du fait de l’effondrement économique. Avant 2020, la livre syrienne était encore stable, mais elle a aujourd’hui plongé.
À quel point le pays souffre-t-il encore des conséquences de la guerre civile ?
J’utiliserais davantage le terme de guerre en Syrie que de guerre civile, car avant cette guerre, les différentes communautés de notre pays vivaient paisiblement. La société est marquée par les destructions, mais ce qui la touche le plus durement, c’est l’émigration.
« Si les Occidentaux veulent conserver une certaine influence en Syrie, c’est le moment ou jamais. Après il sera trop tard »
Waël Kassouha
Le retour de la Syrie dans la Ligue arabe qui est intervenue au début du mois de mai préfigure-t-il selon vous sa réintégration à part entière dans la communauté internationale ?
Quand la guerre a éclaté, la Syrie a été exclue de la Ligue arabe de manière non-unanime, parce que certains de ses États y voyaient leur intérêt. Dix ans plus tard, les mêmes États ne parient plus sur une révolution ou un coup d’État et estiment que la continuité en Syrie leur est favorable.
Qu’on le veuille ou non, la Syrie joue un rôle stabilisateur très fort au Proche-Orient. Sa réintégration est donc bénéficiaire à tous les États de la région, notamment à travers sa relation spéciale avec l’Arabie saoudite.
Aujourd’hui, la Syrie renoue donc avec ses partenaires régionaux, et par conséquent avec les alliés asiatiques de ces derniers. Si les Occidentaux veulent conserver une certaine influence en Syrie, c’est le moment ou jamais. Après il sera trop tard.
Une relation de dépendance de la Syrie envers la Russie ne s’est-elle pas créée à la suite du soutien très important que cette dernière lui a apporté lors du conflit ?
La Russie a la qualité d’être un partenaire très direct. Elle fait connaître clairement ses exigences, elle possède des bases dans le pays, mais son souhait n’est pas de contrôler la Syrie en sous-main. Au contraire, les Russes ont encouragé la Syrie à s’ouvrir au monde, ce qui a porté ses fruits. Au début du mois de mai, le ministre des Affaires étrangères syrien a ainsi rencontré son homologue turc après des années d’hostilité.
Comment la Turquie a-t-elle profité des troubles qui agitent votre pays depuis une décennie pour y développer son influence ?
Les relations entre la Turquie et la Syrie sont historiques, elles remontent à l’époque de l’Empire ottoman. La Turquie actuelle est dirigée par un gouvernement qui agit sans la moindre vergogne pour favoriser ses intérêts. Les Turcs instrumentalisent la lutte contre les Kurdes et les islamistes pour s’imposer contre la Syrie sur leur frontière sud. Aujourd’hui, les Turcs renouent avec la Syrie car ils estiment qu’il s’agit de leur meilleur intérêt, notamment parce que notre pays est leur seule porte d’entrée vers le Golfe persique.
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Le régime de Bachar al-Assad vous semble-t-il durable aujourd’hui ?
Si l’on regarde la situation actuelle, Bachar al-Assad jouit d’une position favorable. Cependant, le système politique syrien ne se réduit pas à ce dernier. L’administration qui gère le pays, d’ailleurs héritière du modèle français, existait avant lui et elle lui survivra.
Bachar al-Assad a-t-il été un vrai soutien des chrétiens de son pays lors du conflit ?
Les chrétiens vivent sur le territoire syrien depuis les premiers siècles de notre ère. Les communautés chrétiennes ont historiquement une grande importance dans le pays du fait de leur rôle économique, scientifique et politique. Même pendant la guerre, les chrétiens ont pu rester forts grâce à leur puissance dans le pays. Par ailleurs, les deux patriarches orthodoxes, grec et syriaque, et le patriarche melkite catholique ont su collaborer pour protéger les chrétiens du pays. En même temps, avec le Liban, la Syrie est le seul pays du monde arabe qui accorde autant de place aux chrétiens dans la société et la vie publique.
Quelles sont les menaces qui pèsent aujourd’hui sur les chrétiens syriens, et quelles sont les difficultés qu’ils rencontrent ?
Mis à part les difficultés qui pèsent sur l’ensemble de la population syrienne et touchent par conséquent aussi les chrétiens, ces derniers sont confrontés à un défi particulier. Chaque communauté du pays a une référence, un soutien extérieur, mais pas eux. Les chiites ont l’Iran, les sunnites ont l’Arabie saoudite, mais l’Europe pourtant issue de la même culture qu’eux ne tend pas la main aux chrétiens d’Orient. Si jamais elle intervient dans la région, elle dit aider tout le monde et pas particulièrement les chrétiens.
« Mis à part le noyau dur des donateurs aux associations qui soutiennent les chrétiens d’Orient, l’expérience que j’ai faite est celle d’un soutien qui se limite à des paroles vite envolées »
Waël Kassouha
Par ailleurs, avant la guerre, les chrétiens, sans être riches, étaient globalement plutôt aisés, donc ils n’ont pas pris l’habitude de demander de l’aide. Aujourd’hui que la situation est plus difficile pour eux, leur dignité les empêche de réclamer un soutien.
Enfin, dans la région du pays contrôlée par les Kurdes, à l’Est de l’Euphrate, les chrétiens subissent des difficultés supplémentaires, parce qu’on a changé leur langue, leur système éducatif, qu’ils doivent effectuer leur service militaire dans les troupes kurdes… Pour ce qui est de la région d’Idlib, dernière enclave djihadiste, il y existe encore trois villages peuplés de chrétiens où ces derniers subissent des pressions comme l’obligation du voile, l’interdiction de leurs processions ou l’obligation du silence lors des offices religieux.
Avez-vous senti chez les Européens et notamment les chrétiens européens une sensibilité particulière aux souffrances des chrétiens d’Orient ?
Mis à part le noyau dur des donateurs aux associations qui soutiennent les chrétiens d’Orient, l’expérience que j’ai faite lors de mes voyages en Europe et des conférences que j’y ai données est celle d’un soutien qui se limite à des paroles vite envolées.





