Tony Matelli expose à Nantes une touffe de mauvaises herbes en bronze peint. Au ras du mur, on croirait des herbes folles mystérieusement épargnées par le technicien de surface en charge de la propreté, sans doute respectueux de l’apparition miraculeuse d’une chose vivante et simple au milieu d’œuvres plus étranges. Mais non, le pissenlit de bronze est œuvre lui-même, hyperréaliste. La volonté mimétique est absolue, l’illusion parfaite est recherchée, le relief et la couleur signent la virtuosité de la représentation en même temps qu’ils amoindrissent, aux yeux des critiques et des exégètes, le talent de l’artiste : difficile d’exhiber une quelconque originalité du sujet ou de la manière quand le premier est volontairement le plus commun et la seconde la plus invisible.
On peut y voir l’irruption du réel sauvage au milieu de l’artistique bien peigné ou même les prémices d’une ruine à venir
Le retrait de l’artiste n’est pourtant qu’apparent. Ce trompe-l’œil sculpté, une fois décelé, est l’affirmation d’un triomphe discret mais bien assuré de ses moyens et de ses effets. Les autres œuvres de Matelli ou DeAndrea, d’ailleurs, ne jouent pas la dissimulation : là, l’hyperréalisme est prétexte à montrer des humains introspectifs et la vie intérieure est plus sûrement représentée par ces corps si semblables aux nôtres (mais retranchés de notre commun précisément par leur inerte perfection) que par n’importe quelle scène de lecture ou de rêverie. Au lieu de regretter le style, on se perd avec vertige dans la contemplation de ces miroirs si dissemblables : l’apparente absence d’art aboutit à un effet artistique certain.
Revenons aux pissenlits. Eux figurent la Nature (ils n’évoquent en tout cas aucune vie intérieure humaine, ou alors les espaces mentaux d’une Secrétaire d’État auprès de la Première ministre, chargée de l’Économie sociale et solidaire et de la Vie associative). En fait, l’artiste espère que ses bronzes ne figurent rien mais sont d’abord perçus comme naturels et donc incongrus (il l’a écrit, je le répète). Ils n’appartiennent pas à l’univers des musées et des galeries, ils proclament qu’une vraie vie existe ailleurs, ils se présentent comme des transfuges. Il est paradoxal que le cultivé reproduisant l’incultivé, le totalement inerte mimant l’intensément vivant, puisse être le manifeste du triomphe de la réalité.
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L’incongruité de sa présentation a d’ailleurs valeur de rébellion : si sa présence est un choix validé, la mauvaise herbe n’est exposée que comme Matelli le commande, en élément perturbateur, presque sournois. On peut y voir l’irruption du réel sauvage au milieu de l’artistique bien peigné ou même les prémices d’une ruine à venir, le pissenlit de bronze précédant la dévastation effective : avant le prochain Hubert Robert, l’artiste a semé des memento mori narquois. Et donc, quoi qu’en pense Matelli, le pissenlit de bronze, discret, persistant, moqueur et paradoxal, est de droite.





