L’art de la ruine
Leur Chamade, Jean-Pierre Montal, Séguier, 254p., 20€
Chaque écrivain à son Orient, un monde alternatif où rejouer les drames sous une lumière plus chaude, un rêve qui hante le réel commun pour en révéler les angles morts. Cet Orient peut être une époque, un espace ou les deux. Comme Liberati, Montal a le sien, d’Orient, dans les années 60, mais selon une nuance plus française et mélancolique, et son soleil défunt est ici représenté par une affiche de La Chamade d’Alain Cavalier, un film avec Deneuve et Piccoli, tiré d’un roman de Sagan, qui sort à contretemps en 68, avec son parfum de vaudeville bourgeois amer et sentimental très éloigné de la poussée de fièvre révolutionnaire. Cette affiche est aussi l’icône d’une rencontre, puisque c’est à l’occasion du tournage de ce film que se noue la liaison entre Jacqueline et François, comme la robe Yves Saint-Laurent que Jacqueline est amenée à porter alors, deviendra un fétiche que sa fille, Edwige, hésite à laisser sous terre ou à revêtir à son tour à l’ouverture du roman: les funérailles de Jacqueline lançant l’intrigue d’un grand fash-back corrigé par la découverte d’un second volume de son journal intime, et où se mêlent également les souvenirs d’une relation de l’héroïne avec un architecte génial de vingt-cinq ans son aîné: Daniel Giesbach, désormais rattrapé par la vague puritaine américaine. L’évocation de ce personnage fort, ambigu et fascinant, est l’occasion pour Montal de méditer passionnément sur l’architecture d’après-guerre, son charme, souvent discutable ou ésotérique, donnant lieu en tout cas à de brillants aperçus sur le premier art. Voilà qui pourrait sembler un peu trop riche, confus et temporellement trop étiré, mais le roman est bâti avec justesse, écrit dans un style sobre, assez froid ; ses structures brutalistes, solides, se trouvent en mesure de soutenir une vaste rêverie nostalgique où les époques se heurtent comme les êtres, laissant perdurer avant le néant, rares et émouvantes, quelques ruines de désir et de gloire. Romaric Sangars

Femme, vie, liberté !
L’usure d’un monde, François-Henri Désérable, Gallimard 160 p., 16€
Sur les traces de Nicolas Bouvier et son Usage du monde, Désérable s’embarque pour l’Iran au moment où un employé des Affaires étrangères l’appelle pour lui déconseiller formellement de s’y rendre : nous sommes fin 2022, au plus fort de la répression de la révolte consécutive à la mort de Mahsa Amini. Quarante jours plus tard et après avoir évité de peu une arrestation, l’écrivain compose ce récit de voyage émaillé de photos, et nous livre un témoignage précieux sur ce moment historique passionnant : quand l’empire des Mollah, usé, tremble, rongé à chaque carrefour par la colère d’un peuple et le courage des femmes. L’écrivain progresse en faux Candide et enchaîne les saynètes, les anecdotes, les rencontres, combine visages, réflexions et paysages, pour offrir un reportage authentiquement littéraire de la crise iranienne. Observateur honnête, il lui arrive aussi de rencontrer un partisan du régime tout à fait charmant. C’est fin, élégant – un Loti discret et concis –, et plus utile que la mèche d’une actrice coupée sur Instagram. Romaric Sangars

Rive gauche
Le refuge des étoiles, Charlotte Saliou, Blacklephant, 252 p.,16,90€
Réceptionniste à la Louisiane, un hôtel mythique de Saint-Germain-des-Prés, où descend Frédéric Beigbeder désormais, quand il vient à Paris (qui signe d’ailleurs la préface de son livre), Charlotte Saliou a décidé de déployer dans ces pages la mythologie qui se loge dans les chambres de son établissement. Racontant son introduction dans les lieux sur un ton de conte de fées, l’autrice évoque les glorieux fantômes de Tarantino ou Sartre, Cossery ou Vian et tant d’autres avec une profusion de détails et un émerveillement complet, transformant l’hôtel de la rive gauche en un beau bazar de rêves. Romaric Sangars

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Savoureux
Les asperges et l’immortalité de l’âme, Achille Campanille, L’Arbre vengeur, 322 p., 19€
Peu connu en France, Achille Campanile (1899- 1977) est vu en Italie comme un classique de la littérature humoristique. Journaliste, romancier, dramaturge, scénariste, il fait partie de ces touche-à-tout surdoués qu’a produits le siècle dernier. Pourquoi n’a-t-il jamais marché de ce côté-ci des Alpes ? Mystère. Il y a pourtant des traductions, notamment grâce à Françoise Liffran qui a publié deux volumes au début des années 1990 chez Balland : un roman, Si la lune et ce recueil au titre loufoque, à qui l’Arbre vengeur donne aujourd’hui une seconde chance. Écrites entre 1925 et 1974, les 37 nouvelles de ce petit livre font penser à un mélange d’Alphonse Allais, de Pierre Dac et de Dino Buzatti : saynètes, paradoxes, situations absurdes, fantastique burlesque, micro-satires, etc. C’est savoureux, avec cette touche de désinvolture transalpine qui n’empêche pas la profondeur. Bernard Quiriny

La dignité des humbles
Parfois le silence est une prière, Billy O’ Callaghan, Christian Bourgois, 288 p., 21€
Derrière ce titre un peu emphatique se cache un beau roman en forme de triptyque : Billy O’Callaghan fait parler trois personnages d’une famille irlandaise, à trois périodes – début du XXe siècle, années 1920, années 1980. Cette famille est en bas de l’échelle sociale, et les conditions de vie pour les plus pauvres en Irlande à l’époque sont moyenageuses. Le fait d’être une femme crée une difficulté supplémentaire, avec le statut d’inféodation, la mortalité infantile, l’opprobre en cas de naissance hors-mariage. Famine, malnutrition, alcoolisme, violence, les personnages n’ont pas la vie facile, mais ils ne baissent pas la tête. « J’ai connu le bonheur, dit Nancy, le premier des personnages, car une vie n’est jamais d’un seul bloc, et même si ça ne pèse pas lourd quand on prend les choses dans leur ensemble, pour moi cela reste un moment important. » Un roman sur la dignité des humbles et l’histoire irlandaise vue des bas-fonds, inspiré à l’auteur par sa propre famille. Bernard Quiriny

Une faute de trop
Déjà les mouches, Matthieu Peck, Gallimard, 236 p., 20€
Y a-t-il encore des correcteurs dans les maisons d’édition ? On voit passer tant de coquilles dans les romans qu’on se le demande. Pire, on trouve même aujourd’hui des fautes de syntaxe. Page 17 de ce roman de Matthieu Peck, on lit : « Ces raclements qui vous retirent le sommeil, et dont il faut bien s’habituer, sous peine de jeter son crâne dans l’évier. » Auxquels il faut bien s’habituer. Ou dont il faut bien s’accommoder. Mais dont il faut s’habituer, non. Alors vous me direz qu’on trouve aussi des coquilles dans L’Incorrect, et même des fautes de syntaxe. C’est vrai. Mais notre humble canard a l’excuse de travailler dans l’urgence, sans moyens, avec la conscience qu’il finira à la poubelle à la fin du mois. Dans un roman, en revanche, de telles bourdes laissent songeur. D’ailleurs, j’ai tellement songé que je suis resté bloqué à la page 17. Je ne saurai jamais si le roman est bon, ni ce qu’il raconte, ni s’il y a d’autres fautes. Tout ça pour un petit dont. Si c’est pas malheureux. Jérôme Malbert

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Spécialistes du déni
Le Français va très bien, merci, les linguistes atterré-e-s, Tracts Gallimard, 64 p., 3,90€
On a beau, parfois, avoir envie de gifler les académiciens, il faut avouer que les « linguistes » auteurices inspirent quant à iels des envies d’extermination. Ce degré d’arrogance pseudo-scientifique, de progressisme fat, de bêtise scolaire et d’incompétence globale, atteint par le concours grégaire d’une vingtaine de profs de gauche issus de toute la francophonie sur soixante pages touche au record. Réduisant toute la complexité des enjeux qu’ils évoquent au seul prisme de leur discipline et sans jamais la mettre en perspective, ces chichiteuses têtes-à-claques, hormis dix remarques pertinentes remettant en cause un fixisme linguistique que ne défendent que trois gâteux excités, se contentent d’opposer à toute inquiétude sur le devenir de la langue française le rouleau compresseur de leur jacklangisme fanatique. Ennemis radicaux de l’Académie, nos atterrés récusent la norme élitaire pour lui opposer un enregistrement aveugle et enthousiaste de tous les nouveaux phénomènes, lesquels auraient une valeur par tautologie progressiste, et rendent ainsi suspect tout esprit critique. Ils ânonnent des lieux communs comme « Le mélange, l’impur sont signes de vitalité pour une langue », en fonction duquel le moindre sabir portuaire se serait imposé face à Racine, sans voir comment la question est plus complexe, plus ambiguë; ils prétendent que l’anglais est un nouveau latin, or une langue de commerce et de divertissement international, de scientifiques, de touristes et de migrants, n’est aucunement comparable à un idiome élitiste véhiculaire qu’on avait extrait du champ trivial. Et justement, le statut du français, dans un pays unifié par une langue diffusée d’en-haut et non par un rassemblement ethnoculturel (l’Allemagne), explique qu’il ne puisse être considéré comme une langue vernaculaire commune, que les enjeux qu’il entraîne sont trop graves, d’un point de vue intime, politique et universel pour qu’il suffise de se réjouir avec gourmandise de l’inventivité de n’importe lequel de ses locuteurs pour s’en tirer avec cette question, décidément trop grande pour ces fonctionnaires du vide. Opposant systématiquement l’usage à la règle tout en respectant les rectifications orthographiques de 1990, lesquelles n’ont pourtant été suivies par personne, nos linguistes n’ont pas davantage le sens de la cohérence que celui de la hiérarchie ou du style. Sans même lire Richard Millet ou Renaud Camus, pour constater le déclin du français, il suffit de regarder un micro-trottoir de 1982 sur YouTube : syntaxe, vocabulaire, articulation, précision, élégance, tout y est outrageusement supérieur, et cela est observable objectivement (construction des phrases, qualité d’élocution, variété du vocabulaire), par n’importe quel adolescent bourré dérivant sur Internet. Mais le déni, ça se cultive. Nos linguistes, dont les têtes semblent coincées dans les chiottes du relativisme, le prouvent. Il serait temps de tirer la chasse, merci. Romaric Sangars

Etourdissant
Rendez-vous à Kiev, Philippe Videlier, Gallimard, 174 p., 18€
Rendez-vous à Kiev parle de Kiev, mais en 1917, quand l’Orient bascule. On suit Trotski, Lénine, Alexandra Kollontaï, Nestor Makhno – le leader de l’armée révolutionnaire ukrainienne, dite Makhnovchtchina – dans un récit de noms, de dates, de faits et d’anecdotes. Tout est vrai, mais la condensation du matériau crée un curieux effet de déréalisation, comme si l’Histoire se transformait en fiction, la tragédie, en cartoon. Philippe Videlier, historien, creuse un sillon pas très éloigné de celui d’Eric Vuillard, ou des fresques historico-littéraires à la Sureau, la pompe en moins. À la &n, il ajoute un autre texte plus court, il est question cette fois, sur le même mode accéléré et avec le même ton goguenard, d’Odessa et de l’escalier, immortalisé par Eisenstein dans son Cuirassé Potemkine. À l’extrême-fin, Poutine sort de sa boîte, mis dans la perspective de ce tourbillon historique étourdissant. Bernard Quiriny

Facilité estivale
Sur la dalle, Fred Vargas, Flammarion, 512 p., 23€
Le commissaire Adamsberg se lance sur la piste d’un mystérieux tueur qui assassine les tranquilles habitants de Combourg. Entrez dans le train fantôme, lecteur ébahi, et venez découvrir voleurs d’ombres, spectres boiteux et autres bossus tandis que se profile, au loin, la silhouette du descendant de François-René de Chateaubriand. Mystère en Bretagne ! Je dois confesser une chose, je n’attendais rien du dernier roman de Fred Vargas. Alors bilan du roman ? Pas vraiment un naufrage : on le lit sans déplaisir comme on regarde une de ces nouvelles séries policières où rien n’est vraiment pris au sérieux à force d’humour et de légèreté. Les victimes, de nos jours, ne saignent plus rouge mais rose. Amateurs de facilités estivales ce livre est pour vous, pour tous les autres relisez… Simenon ! Ophélie Roque






