Un satiriste génial
Le Prophète maudit, Kaspar Colling Nielsen, Calmann-Lévy, 306 p., 21,90 €
Et si le destin d’un pays tout entier – ici, le Danemark, reposait sur la capacité d’un vieux poète aigri à écrire quelques nouveaux vers? C’est le point de départ de cette réjouissante fable, signée Kaspar Colling Nielsen, bombardé un peu vite « Houellebecq scandinave » par nos critiques. S’il partage en effet avec la pornstar des lettres françaises un goût du détail trivial et un humour caustique qui fait toujours mouche, ce « Prophète Maudit » évoque davantage certains grands satiristes italiens comme Dino Buzzati – notamment pour ce crescendo jouissif vers une sorte de surréalisme apocalyptique. Le roman se déploie en une succession de courts chapitres qui sont autant de saynètes excellemment troussées, des miniatures parfaitement dialoguées qui évoquent également le cinéma de Roy Andersson. Si la figure du poète est entrevue comme le dernier rempart du vieux monde contre l’imbécilité covidocratique, elle permet également à Nielsen de dresser son autoportrait en creux, celui d’un artiste qui a troqué ses ambitions de martyr pour celles de clown triste. Marc Obregon

Conte moral
Aux voleurs, Bruno Gibert, L’Olivier, 130 p., 15,50 €
Le prétexte n’a jamais besoin d’être bien gros pour démarrer un roman, les déclenchements dérisoires sont même une technique du récit d’humour. Exemple dans ce petit roman de Bruno Gibert en forme d’enquête sur… le vol d’un vélo à Paris, un Triban de chez Decathlon, valeur 500 €. Gibert n’est pas la victime: il rapporte cette mésaventure survenue à un ami, ce qui lui permet d’écrire à la troisième personne, et de trouver la distance qui convient. La chose amusante, c’est que cet ami est évidemment un libertaire progressiste bon teint, à qui l’institution policière et la répression sont normalement odieuses. Ça ne l’empêche pas de porter plainte et de coopérer avec les flics pour remettre la main sur son précieux vélo, au grand dam de sa compagne indignée. Ses contorsions auto-justificatrices confèrent une allure de conte moral à cet aimable petit polar sur deux roues, qui s’amuse à citer tout du long Le voleur de bicyclette de Vittorio De Sica, classique du néo-réalisme italien. Bernard Quiriny

Comédie miroir
Gérôme et Jérôme, Matthieu Jung, Le Cherche-Midi, 186 p., 19 €
Gérôme Soler, chanteur pointu, au public fidèle mais limité, s’apprête après des années de travail à sortir un album, meilleur que les précédents, propre à établir sa notoriété. Hélas, pile au moment de la sortie, un inconnu nommé Jérôme Soler fait un carton-surprise avec une chansonnette sortie d’internet. Pour Gérôme, c’est la catastrophe. Les salles annulent ses concerts de peur que les spectateurs démolissent tout en découvrant qu’ils sont venus voir le mauvais Soler… N’y a-t-il pas moyen pourtant de surfer sur cette lamentable situation? Six ans après le monumental Triomphe de Thomas Zins, un des romans français majeurs des années 2010, qui fera date, Matthieu Jung propose un joli « roman de retour » en forme de comédie sur l’ambition, l’orgueil froissé, et l’insatisfaction propre à cette demi-notoriété où barbotent au fond tant d’artistes, ni inconnus ni célèbres. Mention spéciale au personnage du producteur de Gérôme, type jovial et ferme, qui rappelle combien l’auteur est un bon portraitiste. Jérôme Malbert

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Alléluia
En arrivant au Paradis, Richard De Seze (Illus. Luc Tesson), Le Cerf, 160 p., 14,90 €
Le confinement, qui avait tout d’un purgatoire, fut l’occasion pour Richard de Seze d’imaginer le paradis. Notre collaborateur, qui prouve depuis de nombreuses chroniques comment le seul point commun entre Dieu et le diable c’est que les deux se dissimulent dans les détails, ose également peindre en aperçus concrets ce qui nous paraît une impensable ligne de fuite. Évidemment, la visite (qui passe aussi par le purgatoire) prend le tour d’une fable enfantine, mais d’une enfance ironique, profonde et caustique, soit tout à fait accessible aux adultes. Et par un paradoxe commun à la doctrine de l’incarnation, cet abord simple n’en ouvre pas moins de hautes visées théologiques. Ainsi cette vision d’une coexistence de tous les lieux et temps terrestres dans un paradis où le temps éternisé n’aurait pas pour autant aboli les fruits du temps linéaire: admirable. Les belles illustrations de Luc Tesson confèrent à ce livre un côté Petit Nicolas à l’école de Chesterton et Thomas d’Aquin. À offrir à tous les premiers communiants, comme à leurs parrains, voire à certains pieux agonisants pour un coup de pouce avant le coup de grâce. Romaric Sangars

Charme étrange
L’ Autre, Thomas Tyron, Le Typhon, 364 p., 23 €
Nouvelle-Angleterre, 1930. Deux gamins, jumeaux, s’apprêtent à passer l’été dans la vieille ferme familiale, dans une atmosphère plombée par la mort du père et la neurasthénie de la mère. L’un des jumeaux est un ange, l’autre une tête brûlée. Mais les malheurs continuent de pleuvoir sur la famille, au point que c’en est suspect… Ex-acteur déçu, malgré un rôle chez Preminger, Tryon a commencé en 1971 une brillante carrière d’auteur de romans d’angoisse avec cette histoire rurale aux accents psychanalytiques, sur les thèmes du fantôme, du double et de la gémellité. Son succès lui a même valu d’être adapté au cinéma l’année suivante par Robert Mulligan. Traduit en 1973 sous le titre Le Visage de l’autre, plusieurs fois réédité (notamment en « Terreur » chez Pocket, alors que le livre n’a rien d’horrifique), ce classique un peu vieilli mais toujours prenant est retraduit ici par Sarah Londin, qui restitue le côté un peu foutraque et naïf de la narration, caractéristique de son charme étrange. Bernard Quiriny

Virtuose
Visiteur, Maurizio Serra, Grasset, 288p., 22€
Notre académicien préféré et biographe d’exception (Drieu, Malraux, Aragon, Malaparte ou d’Annunzio), Maurizio Serra, donc, nous offre la suite de ses Amours diplomatiques sous forme d’un livre en trois parties qui se révèle moins un roman à proprement parler qu’une habile composition de nouvelles. Élégant, virtuose, vif, cosmopolite au sens classique du terme, Serra passe d’une époque à l’autre et d’un registre au suivant. Entre un premier texte crépusculaire, un second plus psychédélique, un troisième fabuleux, variant les tons, les rythmes et les styles, l’auteur raconte des destins bouleversés par une rencontre ou des circonstances récapitulant de longues séquences historiques jusqu’à la prospective, avec, au cœur de tout, le « Michoumistan », pays en trompe-l’œil qui fait office d’un orient littéraire non pas au-delà mais au cœur des choses. À travers le défilé du temps et la multiplication des espaces, Serra fait émerger des personnages frappants, ambigus, et gravite de toutes les manières autour du mystère humain. Vertigineux. Romaric Sangars

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Nouveau Western
Black Mesa, Ophélie Roque, Robert Laffont, 198 p., 19 €
Black Mesa est une terre en Arizona. Une terre promise pour Franck Joyces et son père, deux ratés qui errent dans le Chicago de la fin du XIXe siècle, « une cité de briques et d’os mêlés ». Pour son premier roman, Ophélie Roque voulait se confronter à un genre et un lieu qu’elle ne connaissait pas. Pari ambitieux, pari réussi. Son écriture est sèche, brute, comme le désert du Sonora que ces pionniers doivent traverser. En deux pages, la jeune romancière nous embarque à la suite de ces pieds nickelés à qui la vie n’a rien épargné dans ce monde sauvage, cette nature à la fois indomptable et fascinante, où les artifices modernes se révèlent bien inutiles. On pense à McMurtry et à La Saga des émigrants de Moberg, mais Black Mesa ne souffre pas de ces références. Singulier, envoûtant, ce roman surprend par ses descriptions précises qui nous laissent entendre le vent qui s’engouffre dans les cabanes de fortune et nous titille les nasaux des vapeurs de gnoles artisanales. On y croise des Indiens, une Italienne alléchante, un couple d’Allemands étranges mais tous ne sont que des spectres qui disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus, ne laissant comme seule trace que la violence et les blessures. Et pourtant, c’est dans ces rencontres où l’homme se confond avec la bête qu’Ophélie Roque révèle les interstices où brûlent ses sentiments. Arthur de Watrigant

Dame blanche et compagnie
Bestiaire des monstres féminins, Dominique Lanni, Aurore Petrilli, Arthaud, 270 p., 22 €
Il y a la vouivre, chère à notre Marcel Aymé national, crainte en Lorraine, en Bourgogne, dans le Valais, près des rivières et des lacs. Il y a la Dame Blanche, annonciatrice d’une mort imminente, perpétuée sous forme de légende urbaine à l’ère de l’automobile. La Lorelei, détestée par des générations de collégiens qui ont appris Heine en cours d’allemand. Mais aussi Arachné, Baba Yaga, Lilith, sans compter toutes sortes de déesses grecques, mayas, sud-américaines ou scandinaves, toutes des figures féminines, réputées pour leur propension à apeurer les foules et pour leurs méfaits parfois spectaculaires (Lamashtu, divinité mésopotamienne, provoque des fausses couches, dévore les enfants et empoisonne les eaux). Les autrices, spécialistes des littératures anciennes ou classiques, proposent une galerie de portraits de tous ces monstres dans cet intéressant bestiaire,pendant féminin du Livre des êtres imaginaires de Borges, agrémenté de belles illustrations signées Ada Natale. Bernard Quiriny

Indigeste
Vie contre vie, Tristan Garcia, Gallimard, 704 p., 25 €
Le projet de Tristan Garcia part d’une bonne résolution: faire sortir la littérature française des ornières vaseuses de l’autofiction et lui redonner le lustre du romanesque absolu. Voire du fameux « roman-total » tel que le célèbrent certains Anglo- Saxons intouchables, William T. Vollmann en tête. N’écoutant que son courage, l’auteur s’est donc lancé dans une pantagruélique « histoire de la violence », dont voici le deuxième tome, un voyage à travers le temps qui s’attacherait aux destins contrariés de quelques symboles individuels de l’oppression (sorcières, esclaves et autres témoins tragiques de la Terrible Histoire des Hommes). Malheureusement, Tristan Garcia n’a pas les moyens de son ambition démesurée, il s’emmêle les pinceaux et produit en lieu et place d’hyper-roman une sorte de bouillie fictionnelle proprement imbitable: se réclamant d’une « fantasy réaliste », ses historiettes-paraboles de singe-savant sont autant de pensums pétris de pleurnichements et surtout travaillées par un premier degré qui frise souvent le ridicule – et produit des phrases aussi définitives que: « L’insecte est triste ». Grotesque. Marc Obregon

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Exquis
Bella Italia. Un itinéraire amoureux, Christiane Rancé, Tallandier, 334 p., 21,50 €
Christiane Rancé fréquente l’Italie depuis qu’elle est toute petite au point de nous y promener aujourd’hui avec cette belle aisance qui n’est, en fait, que le fruit d’une passion soutenue par l’étude. Elle ouvre les siècles comme on pousse une porte et nous voilà, à sa suite, en train de déguster des bigoli vénitiens, de marcher dans Sienne avec sainte Catherine au quattrocento, de prendre un cours de perspective avec Alberti à Florence et de peiner aujourd’hui sur un sentier almafitain dont elle nous restitue et la pente et les grâces, dispersant avec générosité ses lectures et ses souvenirs, ses admirations et ses étonnements. On est loin de Suarès et de son Voyage du Condottière, ou plutôt on en a la version féminine et souriante, l’idée de l’auteur étant plus de nous faire rencontrer ce qui l’a nourrie et émue plutôt que d’édifier sa propre statue. Elle compose avec Saint François, les chênes, Cristina Campo, le vent et le Trastevere un repas subtil et généreux. Richard De Seze






